{"id":2751,"date":"2024-09-24T16:05:11","date_gmt":"2024-09-24T14:05:11","guid":{"rendered":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/?p=2751"},"modified":"2024-09-24T16:05:11","modified_gmt":"2024-09-24T14:05:11","slug":"proces-des-viols-de-mazan-en-faire-un-boucan-denfer-chronique-par-lola-lafon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/?p=2751","title":{"rendered":"Proc\u00e8s des viols de Mazan : en faire un boucan d&rsquo;enfer -Chronique par Lola Lafon"},"content":{"rendered":"<p class=\"v2gmail-article_link\">On aura \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de tant de gestes exceptionnels, cet \u00e9t\u00e9 olympique ; on aura f\u00eat\u00e9 et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le courage, la force, la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer ses limites. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un exploit ? C&rsquo;est une \u00abaction d&rsquo;\u00e9clat, h\u00e9ro\u00efque\u00bb, c&rsquo;est une prouesse, selon les d\u00e9finitions. Comme on aime y assister, les regarder. Aujourd&rsquo;hui, une femme s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 accomplir un exploit. Sa force est inimaginable. Son courage est sans pareil. Elle n&rsquo;est porteuse d&rsquo;aucun drapeau \u00e0 moins qu&rsquo;elle ne les porte tous. Aucune m\u00e9daille ne viendra la r\u00e9compenser : tout juste esp\u00e8re-t-on qu&rsquo;elle sera entendue. C&rsquo;est elle qui nous regarde. Elle nous invite \u00e0 nous pencher sur l&rsquo;ab\u00eeme dans lequel elle n&rsquo;a pas sombr\u00e9 ; qu&rsquo;on y plonge, avec elle. Cette femme<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>se pr\u00e9nomme Gis\u00e8le. Si je n&rsquo;\u00e9cris pas son nom de famille, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;est pas le sien, il appartient \u00e0 celui qui fut son mari, devenu un bourreau.<\/p>\n<p class=\"v2gmail-article_link\">Gis\u00e8le d\u00e9tient un savoir terrible et monumental ; elle porte la fin d&rsquo;une illusion \u00e0 laquelle on continue \u00e0 s&rsquo;accrocher. Elle vient confirmer la fin d&rsquo;un mythe qui a tous les atours d&rsquo;un d\u00e9ni collectif : le mythe du monstre.<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>Ce monstre si familier,<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>qui est au c\u0153ur de tant de contes, de s\u00e9ries, de films, de r\u00e9cits. On en est gorg\u00e9\u00b7e\u00b7s, de ces histoires, elles nous ont form\u00e9\u00b7e\u00b7s, \u00e9duqu\u00e9\u00b7e\u00b7s. On a grandi entour\u00e9\u00b7e\u00b7s de monstres puissamment photog\u00e9niques. Toutes ces fictions consacr\u00e9es \u00e0 des serials killers extraordinairement malins,<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>\u00e0 des serials violeurs<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>toujours interpr\u00e9t\u00e9s par des acteurs charismatiques. Leurs proies, elles, demeurent interchangeables : des corps inertes, impuissants \u00e0 se d\u00e9fendre, des femmes qui tremblent, qui supplient en vain un Barbe-Bleue, un Dracula, un tueur. Des sacrifi\u00e9es \u00e0 la souffrance sexualis\u00e9e, v\u00eatue d&rsquo;une robe transparente que le monstre leur arrache. Aux enfants, on raconte l&rsquo;histoire de la Belle au bois dormant, qui dort cent ans avant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9veill\u00e9e par un prince. Elle attend qu&rsquo;il lui confirme qu&rsquo;elle est vivante. Il est le d\u00e9tenteur de son consentement, qu&rsquo;elle ne peut accorder, puisqu&rsquo;elle dort. Et, tandis qu&rsquo;elle est inconsciente, il la porte sur un lit o\u00f9 il cueille les doux fruits de l&rsquo;amour. Une soci\u00e9t\u00e9 se d\u00e9finit et se constitue par les r\u00e9cits qu&rsquo;elle privil\u00e9gie, par les histoires auxquelles elle laisse toute la place. Si la fiction ne peut endosser seule la responsabilit\u00e9 de ce qui traverse notre soci\u00e9t\u00e9, lorsqu&rsquo;elle en est le reflet si terriblement fid\u00e8le, la fiction devrait questionner ce qu&rsquo;elle aime tellement nous raconter, encore et encore.<\/p>\n<h2 class=\"v2gmail-heading__StyledHeading-sc-5jxglz-0 v2gmail-jztCkt\">Miroir d\u00e9formant du couple<\/h2>\n<p class=\"v2gmail-article_link\">\u00abMonstre\u00bb a pour synonyme \u00abph\u00e9nom\u00e9nal\u00bb et \u00abfaramineux\u00bb. Des monstres, ces 51 accus\u00e9s ? Mais ils sont, au contraire, d&rsquo;une humanit\u00e9 m\u00e9diocre, ceux devant lesquels Gis\u00e8le a choisi de se tenir, pour pouvoir les regarder droit dans les yeux. Ils ont la fadeur banale<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>de monsieur Tout-le-Monde, ils sont ces insoup\u00e7onnables voisins, amis, coll\u00e8gues, des p\u00e8res de famille charmants, ils sont cadres sup\u00e9rieurs, pompiers, profs, ouvriers, artisans ou journalistes, retrait\u00e9s ou jeunes trentenaires, ils sont de gauche, de droite, ils sont aimables, serviables, ils vont chercher leur enfant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole et font la vaisselle avant de scroller sur le Net et de s&rsquo;inscrire sur un forum proposant de violer une femme s\u00e9dat\u00e9e, comateuse.<\/p>\n<p class=\"v2gmail-article_link\">Bien s\u00fbr qu&rsquo;on a peur de l&rsquo;\u00e9couter, Gis\u00e8le. Ce qu&rsquo;elle met au grand jour est terrifiant : il n&rsquo;y a pas grand-chose qui diff\u00e9rencie un violeur d&rsquo;un homme. En quoi consiste-t-il, ce \u00abpas grand-chose\u00bb ? Qui voudra r\u00e9pondre \u00e0 la question ? Qui s&rsquo;y attellera ? Si tous les hommes ne sont pas des violeurs, les violeurs peuvent apparemment \u00eatre n&rsquo;importe quel homme. Le proc\u00e8s de Mazan se distingue par le nombre des accus\u00e9s, mais il est temps de cesser d&rsquo;invoquer le caract\u00e8re \u00abparticulier\u00bb de cette affaire, en la qualifiant de fait divers \u00abhors norme\u00bb. Cette affaire est le miroir grossissant de tout viol conjugal, ce crime si peu entendu, si peu reconnu. Cette affaire est le miroir d\u00e9formant du couple. Et c&rsquo;est en \u00e7a qu&rsquo;elle pose des questions fondamentales.<\/p>\n<p class=\"v2gmail-article_link\">Pour d&rsquo;aucuns, \u00eatre viol\u00e9e, c&rsquo;est \u00eatre attaqu\u00e9e dans une ruelle sombre par un inconnu qui vous d\u00e9chire vos v\u00eatements et vous menace d&rsquo;une arme. Ces viols existent. Mais comment dire l&rsquo;acte sexuel auquel on ne consent pas, qui se d\u00e9roule dans sa propre chambre \u00e0 coucher, apr\u00e8s avoir couch\u00e9 les enfants ? Comment dire que, bien s\u00fbr, on est entr\u00e9e dans le lit conjugal de son plein gr\u00e9 et peut-\u00eatre m\u00eame qu&rsquo;on \u00e9tait nue ? Comment dire qu&rsquo;on a dit non ou peut-\u00eatre m\u00eame qu&rsquo;on n&rsquo;a pas dit non, mais que tout notre corps disait non ? Comment dire qu&rsquo;on ne s&rsquo;est pas battue pas d\u00e9fendue car comment se d\u00e9fendre contre son mari, son compagnon ? Parfois, le violeur a la cl\u00e9. De la maison, de la chambre, de l&rsquo;intimit\u00e9, du psychisme, de l&rsquo;amour, de la relation. Il n&rsquo;y a pas de cam\u00e9ras de surveillance dans les chambres \u00e0 coucher. \u00c7a sera parole contre parole. S&rsquo;il n&rsquo;y avait pas eu de preuves tangibles, s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas eu ces milliers de terribles vid\u00e9os sur l&rsquo;ordinateur du mari de Gis\u00e8le, qui l&rsquo;aurait crue, cette histoire ? Il n&rsquo;est pas besoin d&rsquo;aller pointer du doigt des cultures qu&rsquo;on qualifie de moyen\u00e2geuses. Nous habitons ce pays dans lequel le corps d&rsquo;une \u00e9pouse n&rsquo;est qu&rsquo;un bien, qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9changera sur le Net, qu&rsquo;on offrira \u00e0 d&rsquo;autres hommes, un cadeau de choix, une viande, une chose. Dans les articles consacr\u00e9s au proc\u00e8s, on lit qu&rsquo;elle est digne, Gis\u00e8le. Mais pourquoi ne le serait-elle pas ? L&rsquo;indignit\u00e9, c&rsquo;est elle qui lui fait face.<\/p>\n<h2 class=\"v2gmail-heading__StyledHeading-sc-5jxglz-0 v2gmail-jztCkt\">Prouver qu&rsquo;elles sont bien \u00abcr\u00e9dibles\u00bb<\/h2>\n<p class=\"v2gmail-article_link\">Le viol est une terrible d\u00e9mocratie : n&rsquo;importe qui peut en \u00eatre victime. Derri\u00e8re Gis\u00e8le, une foule attend, toute de r\u00e9cits oubli\u00e9s, rang\u00e9s, archiv\u00e9s, ni\u00e9s, class\u00e9s sans suite. Une montagne de r\u00e9cits de victimes qui disent toujours la m\u00eame chose. Si leur similitude donne le vertige, la persistance avec laquelle notre soci\u00e9t\u00e9 bataille pour qu&rsquo;il n&rsquo;en reste pas un mot, aucune trace, de ces t\u00e9moignages, donne la naus\u00e9e. Celle-ci ? Elle a parl\u00e9 un peu trop tard : vingt ans plus tard, vraiment ? Celle-l\u00e0 ? Elle portait un crop top. Bien trop d\u00e9v\u00eatue, c&rsquo;est suspicieux. Cette autre ? Elle \u00e9tait voil\u00e9e. Bien trop v\u00eatue, c&rsquo;est suspicieux. Celle-l\u00e0 avait 14 ans, que faisaient ses parents ? Celle-ci avait 39 ans, que faisait-elle avec des rugbymen de 21 ans? Elle avait accept\u00e9 de prendre un verre ? Aucun verre n&rsquo;est gratuit. Non non ma fille, tu n&rsquo;iras pas du tout danser. Celle-ci, assassin\u00e9e par son mari ? Elle avait, monsieur le juge, une \u00abpersonnalit\u00e9 \u00e9crasante\u00bb. Elle \u00e9tait dominante. Cette autre ? Elle \u00e9tait \u00abfrustrante\u00bb, ne consentant pas \u00e0 tous les actes sexuels. Toutes soup\u00e7onnables, toutes soup\u00e7onn\u00e9es. Toutes objets d&rsquo;enqu\u00eates, m\u00eame mortes. Toutes forc\u00e9es de prouver qu&rsquo;elles sont bien \u00abcr\u00e9dibles\u00bb. Des allumeuses, qui d\u00e9clenchent l&rsquo;incendie dans lequel elles p\u00e9riront. Comme il est bien rod\u00e9, ce monologue des agresseurs, comme on le conna\u00eet, comme je le connais, comme tu le connais, offrant des \u00abraisons\u00bb \u00e0 leur geste, des excuses, des explications. Cette inversion des responsabilit\u00e9s, on l&rsquo;a v\u00e9cue, on l&rsquo;a subie. On aura \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e parce que. Et on a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9es \u00e0 les \u00e9couter, \u00e0 les comprendre, m\u00eame, toutes les raisons pour lesquelles on aura \u00e9t\u00e9 bris\u00e9es, bousill\u00e9es. Et on a \u00e9t\u00e9 bien entra\u00een\u00e9es, rompues \u00e0 faire plaisir, \u00e0 satisfaire, \u00e0 plaire. Mais pas encore assez.<\/p>\n<p class=\"v2gmail-article_link\">Il y a, dans le film<i><span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/i><i>la Nuit du 12,<\/i><span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>ces mots si simples et inoubliables, que prononce le personnage du policier qui enqu\u00eate sur un f\u00e9minicide :<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><i>\u00abIl y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes.\u00bb<\/i><span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>Cette phrase a la modestie d&rsquo;un d\u00e9but. Elle reprend le r\u00e9cit \u00e0 z\u00e9ro. Ce<span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><i>\u00abquelque chose\u00bb,<\/i><span class=\"v2gmail-Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>il va falloir le regarder en face. Par quel bout le d\u00e9faire ? Gis\u00e8le a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;objet d&rsquo;une entreprise de destruction men\u00e9e par un homme, son mari, qui n&rsquo;a rien laiss\u00e9 au hasard ; un syst\u00e8me, pens\u00e9, organis\u00e9 dans ses moindres d\u00e9tails. Elle a v\u00e9cu un calvaire ; mais qu&rsquo;on ne fasse pas d&rsquo;elle une martyre, une de ces ic\u00f4nes muettes au regard baiss\u00e9 qu&rsquo;on aime \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer et \u00e0 plaindre, justement, aussi, parce qu&rsquo;elles le restent, muettes. En refusant le huis-clos, Gis\u00e8le exige de nous que nous regardions, que nous lisions, que nous \u00e9coutions. C&rsquo;est bien le minimum. Qu&rsquo;on n&rsquo;accorde pas une minute de silence de plus aux victimes de violences sexuelles. L&rsquo;hommage rendu aux mortes, le soutien aux viol\u00e9es, qu&rsquo;il fasse un boucan monstrueux, qu&rsquo;il soit un chaos inoubliable, durable. Qu&rsquo;il soit une question obs\u00e9dante, enfin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On aura \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de tant de gestes exceptionnels, cet \u00e9t\u00e9 olympique ; on aura f\u00eat\u00e9 et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le courage, la force, la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer ses limites. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un exploit ? C&rsquo;est une \u00abaction d&rsquo;\u00e9clat, h\u00e9ro\u00efque\u00bb, c&rsquo;est une prouesse, selon les d\u00e9finitions. Comme on aime y assister, les regarder. 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