{"id":2577,"date":"2024-02-19T09:53:13","date_gmt":"2024-02-19T08:53:13","guid":{"rendered":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/?p=2577"},"modified":"2024-02-19T09:53:13","modified_gmt":"2024-02-19T08:53:13","slug":"un-cesar-dhonneur-pour-la-parole-des-actrices-par-lola-lafon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/?p=2577","title":{"rendered":"Un c\u00e9sar d&rsquo;honneur pour la parole des actrices, par Lola Lafon"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A quelques jours de la c\u00e9r\u00e9monie, pourquoi ne pas remettre un prix \u00e0 toutes celles qui nous offrent la promesse d&rsquo;un nouveau r\u00e9cit. Il est temps d&rsquo;en finir avec cette indulgence pour de pseudos pygmalions qui se r\u00eavent subversifs, des Barbe-Bleue fascinants, quand ce ne sont que les petits chefs d&rsquo;une entreprise sordide.<\/p>\n<p>On la conna\u00eet bien, cette histoire : elles arpentaient les all\u00e9es d&rsquo;un supermarch\u00e9, elles sortaient du lyc\u00e9e, d&rsquo;un caf\u00e9 ou de leur cours de danse et l\u00e0 , un casting directeur les a abord\u00e9es, c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;elles ont \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9es. On la conna\u00eet tellement, cette histoire : celle de jeunes anonymes qu&rsquo;un regard<br \/>\nd&rsquo;adulte r\u00e9vant le au monde, des enfants m\u00e9tamorphos\u00e9es en actrices. L&rsquo;histoire du cin\u00e9ma en est remplie, de ces narrations dont on se repa\u00eet : elles n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;elles-m\u00eames. Mais le cin\u00e9ma r\u00f4dait, qui les a flair\u00e9es et \u00e0 \u00abd\u00e9ouvertes\u00bb, pour mieux nous les offrir, se les offrir.<\/p>\n<p>Ce conte, un avant-apr\u00e9s fantasmatique qui escamote la notion de travail, du m\u00e9tier d&rsquo;actrice, dit, en substance, qu&rsquo;une actrice est cr\u00e9\u00e9e par le d\u00e9sir d&rsquo;un r\u00e9alisateur, que ce dernier la fabrique. Et ce conte a \u00e9t\u00e9 au coeur des r\u00eaveries de mon adolescence, comme peut-\u00eatre de la v\u00f4tre. Pas une semaine ne<br \/>\npassait sans qu&rsquo;on lise dans un magazine le r\u00e9cit de \u00abla\u00bb rencontre d\u00e9cisive : B\u00e9atrice Dalle d\u00e9couverte dans la rue, Natalie Portman dans une pizzeria, Sophie Marceau, dans une audition qu&rsquo;elle passait \u00abpar hasard\u00bb, comme, des d\u00e9cennies plus t\u00f4t, Lana Turner \u00abtrouv\u00e9\u00bb dans un drugstore. Comme on en r\u00e9vait,<br \/>\nde ce regard d&rsquo;adulte qui se poserait sur nous, comme on l&rsquo;attendait, cette validation ; mais quand serait-on enfin \u00e9lues, sorties de nos vies au bois dormant ?<\/p>\n<p>Rep\u00e9rage, rep\u00e9r\u00e9e, rep\u00e9rer : verbe transitif :<br \/>\n\u00ab\u00a0apercevoir, distinguer, remarquer parmi d&rsquo;autres quelqu&rsquo;un ou quelque chose\u00a0\u00bb Les mots se racontent \u00e0 qui veut bien les inciser : rep\u00e9rer a pour synonymes \u00absaisir\u00bb, \u00abborner\u00bb, \u00abp\u00e9n\u00e9trer\u00bb. Et cette recherche rituelle de nouveaux visages est \u00abun casting sauvage\u00bb. De quelle battue, de quelle chasse parle-t-on ?<\/p>\n<p>Si le dictionnaire d\u00e9finit l&rsquo;acteur\u00b7rice comme une personne qui \u00abr\u00eavait un autre caract\u00e8re que le sien [&#8230;] et oublie sa propre place, \u00e0 force de prendre celle d&rsquo;autrui\u00bb, l&rsquo;acteur\u00b7rice est \u00e9galement une \u00abpersonne qui agit\u00bb.<\/p>\n<p>Alors, action.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qu&rsquo;elles inversent les r\u00f4les, celles qu&rsquo;on d\u00e9vore du regard : ce sont elles qui nous fixent, droit dans les yeux, elles ont des choses \u00e0 nous dire. Voil\u00e0 que surgissent des \u00e9vad\u00e9es. A qui personne n&rsquo;\u00e9crira leur texte, cette fois-ci. Leur r\u00f4le, elles l&rsquo;ont choisi. Sans doute ont-elles un peu d&rsquo;appr\u00e9hension, en coulisses, toutes celles qui, ces derni\u00e8res semaines, nous invitent \u00e0 voir ce qui se trouve derri\u00e8re la porte close. Sans doute<br \/>\nsont-elles justifi\u00e9es, leurs craintes. Celle de ne pas \u00e9tre crues.<br \/>\nCelle d&rsquo;\u00e9tre balay\u00e9es comme une rumeur provisoire, un bruit qui court. Celle d&rsquo;\u00e9tre rel\u00e9gu\u00e9es \u00e0 la cave du cin\u00e9ma, ou gisent tant d&rsquo;\u00e9lues rep\u00e9r\u00e9es, prises et utilis\u00e9es avant d&rsquo;\u00e9tre effac\u00e9es, bousill\u00e9es.<\/p>\n<p>De la possibilit\u00e9 de voir le r\u00e9el se d\u00e9doubler<\/p>\n<p>Dans quelques jours, le 23 f\u00e9vrier, aura lieu la c\u00e9e\u00e9monie des c\u00e9sars. Si le cin\u00e9ma est ce bouleversement intime et partag\u00e9 qui cr\u00e9e, en nous, la possibilit\u00e9 de voir le r\u00e9el se d\u00e9doubler, le d\u00e9sir de se raconter une autre histoire, alors, ce soir-l\u00e0, il faudrait leur faire une ovation, aux actrices. Il faudrait leur offrir un c\u00e9sar d&rsquo;honneur, car elles nous offrent, en ce moment, la promesse d&rsquo;un nouveau r\u00e9cit, c&rsquo;est un point de d\u00e9part.<\/p>\n<p>On les imagine arriver du fond de la sc\u00e9ne comme on revient de loin. Des silhouettes connues et des oubli\u00e9es, figurantes et ic\u00f4nes m\u00e9l\u00e9es. Leur visage est nu, beau et marqu\u00e9, c&rsquo;est leur vrai visage. Elles forment un horizon et parlent d&rsquo;une seule voix, celle de toutes, cette histoire est la leur ; et cette histoire est la n\u00f4tre, aussi, qui en sommes les spectateur\u00b7rice\u00b7s.<\/p>\n<p>Certaines parlent haut et fort, d&rsquo;autres chuchotent. Celles, dans la salle, qui h\u00e9sitaient encore, se l\u00e9vent et les rejoignent. En coulisses, elles sont l\u00e0, les invisibles, techniciennes, maquilleuses, scriptes. Elles sont si terriblement nombreuses au g\u00e9n\u00e9rique&#8230;<\/p>\n<p>Qu&rsquo;on les applaudisse. Et qu&rsquo;elles ne quittent pas la sc\u00e9ne trop vite. Car il faut les ch\u00e9rir et les remercier, celles qui proposent qu&rsquo;on se d\u00e9place, enfin. Il est temps d&rsquo;en finir avec nos fascinations vieillottes, cette indulgence pour de pseudos pygmalions qui se r\u00eavent subversifs, des Barbe-Bleue fascinants, quand ce ne sont que les petits chefs d&rsquo;une entreprise sordide. Comme elle est banale, l&rsquo;histoire qu&rsquo;ils s&rsquo;offusquent de ne plus pouvoir raconter aujourd&rsquo;hui, celle de leur jouissance \u00e0 dominer, un r\u00e9cit dont ils se veulent les seuls et uniques narrateurs.<\/p>\n<p>Il y a quelques semaines, au d\u00e9tour d&rsquo;une ruelle parisienne, j&rsquo;ai vu ces quelques mots inscrits sur un mur : \u00abIt was never too late.\u00bb<br \/>\nUne phrase \u00e9nigmatique, pleine d&rsquo;espoir et troublante, aussi, car elle interroge nos choix, ce qu&rsquo;on fera ou pas du futur : \u00abil n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 trop tard\u00bb.<\/p>\n<p>chronique de lola lafond<br \/>\nhttps:\/\/www.liberation.fr\/idees-et-debats\/opinions\/un-cesar-dhonneur-pour-la-parole-des-actrices-par-lola-lafon-20240216_PGZSETBHVJB3VHIELHYSLSGROQ\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; A quelques jours de la c\u00e9r\u00e9monie, pourquoi ne pas remettre un prix \u00e0 toutes celles qui nous offrent la promesse d&rsquo;un nouveau r\u00e9cit. 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