{"id":1271,"date":"2017-10-13T14:27:59","date_gmt":"2017-10-13T12:27:59","guid":{"rendered":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/?p=1271"},"modified":"2017-10-13T14:27:59","modified_gmt":"2017-10-13T12:27:59","slug":"220-femmes-tuees-par-leurs-conjoints-ignorees-par-la-societe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/?p=1271","title":{"rendered":"220 femmes : tu\u00e9es par leurs conjoints, ignor\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"<section id=\"chapitre-1\" class=\"chapter chapter-1\">\n<div class=\"chapter__content\">\n<p>dossier complet trouv\u00e9 dans Lib\u00e9ration:<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/?utm_campaign=Echobox&amp;utm_medium=Social&amp;utm_source=Facebook#link_time=1498754136\">http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/?utm_campaign=Echobox&amp;utm_medium=Social&amp;utm_source=Facebook#link_time=1498754136<\/a><\/p>\n<h1 class=\"ce-element ce-element--type-text\">Qui sont les victimes ?<\/h1>\n<p>Elles s&rsquo;appelaient G\u00e9raldine, Christelle, Ninon, Marine, Carole, Myriam. Toutes sont mortes ces derniers mois sous les coups de leur mari, compagnon ou ex-conjoint. Leur d\u00e9c\u00e8s a eu lieu dans l&rsquo;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, politique et m\u00e9diatique. Les circonstances de la mort de ces femmes ont parfois \u00e9t\u00e9 r\u00e9sum\u00e9es en quelques lignes dans une d\u00e9p\u00eache AFP, comme autant d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements anecdotiques. Les titres de presse r\u00e9gionale les ont syst\u00e9matiquement trait\u00e9es dans la rubrique faits divers, qualifiant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de <i>\u00abcrime passionnel\u00bb<\/i>, de <i>\u00abdiff\u00e9rend conjugal\u00bb<\/i> ou de <i>\u00abdrame de la rupture\u00bb<\/i>. Autant d&rsquo;euph\u00e9mismes pour qualifier des homicides qui se produisent le plus souvent dans l&rsquo;intimit\u00e9 du domicile conjugal, sans t\u00e9moin. Les victimes n&rsquo;ont parfois pas de pr\u00e9nom, pas de profession. Il arrive que seul leur \u00e2ge et le mode op\u00e9ratoire de leur agresseur apparaissent: <i>\u00ab\u00e9trangl\u00e9e\u00bb<\/i>, <i>\u00abbattue \u00e0 mort\u00bb<\/i>, <i>\u00abtu\u00e9e par balle\u00bb<\/i>, au <i>\u00abcouteau de cuisine\u00bb<\/i> ou <i>\u00ab\u00e0 coups de fer \u00e0 repasser\u00bb<\/i>. Des meurtres passibles de la r\u00e9clusion criminelle \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 (au lieu de 30 ans), le fait que l&rsquo;auteur soit le compagnon ou l&rsquo;ex-conjoint de la victime \u00e9tant une circonstance aggravante. Apr\u00e8s avoir vu passer, une nouvelle fois, l&rsquo;un de ces titres sans que cela n&rsquo;\u00e9meuve grand-monde, nous nous sommes demand\u00e9 qui \u00e9taient ces femmes. Nous avons recens\u00e9 les articles des journaux locaux, r\u00e9gionaux et nationaux, pour tenter d&rsquo;en savoir plus sur ces victimes anonymes. Ce corpus n&rsquo;est pas exhaustif\u00a0: tous les cas n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 relay\u00e9s par la presse, et quand ils le sont, c&rsquo;est souvent de mani\u00e8re parcellaire. Ce travail permet de prendre conscience de ce que les chiffres ne disent pas\u00a0: les noms, pr\u00e9noms, \u00e2ges, situations familiales, professions, mais aussi les circonstances de la mort de ces femmes, les \u00e9ventuels ant\u00e9c\u00e9dents ou le traitement judiciaire. Au total, <i>Lib\u00e9ration<\/i> a enqu\u00eat\u00e9 sur 220 d\u00e9c\u00e8s de femmes. Toutes ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es par leur conjoint, leur mari ou ex entre 2014 et 2016.<\/p>\n<p class=\"ce-element ce-element--type-text\">D\u00e9j\u00e0, \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2004, Blandine Grosjean, alors journaliste \u00e0 <i>Lib\u00e9ration,<\/i> avait comptabilis\u00e9 pendant deux mois le nombre de femmes tu\u00e9es\u00a0dans le cadre conjugal \u00e0 partir des d\u00e9p\u00eaches (souvent laconiques) parues sur le fil AFP. Au moins 29 femmes avaient trouv\u00e9 la mort dans ces conditions, selon ses calculs. Il n&rsquo;existait \u00e0 l\u2019\u00e9poque aucun d\u00e9compte officiel des homicides conjugaux. Il faudra attendre l&rsquo;ann\u00e9e suivante pour que le minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur comptabilise les <i>\u00abmorts violentes au sein du couple\u00bb<\/i> en France. D&rsquo;apr\u00e8s les derniers chiffres disponibles, 122 femmes ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es par leur conjoint ou ex-conjoint en 2015, soit un d\u00e9c\u00e8s tous les trois jours. Cet ordre de grandeur, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 tous les 25 novembre \u00e0 l&rsquo;occasion de la journ\u00e9e contre les violences faites aux femmes, est rest\u00e9 constant ces derni\u00e8res ann\u00e9es. La Place Beauvau d\u00e9nombrait \u00e9galement 22 morts d&rsquo;hommes la m\u00eame ann\u00e9e, tu\u00e9s par leur \u00e9pouse ou conjointe. <i>Lib\u00e9ration<\/i>, en revanche, a fait le choix se concentrer sur les femmes. Evidemment, des hommes peuvent \u00eatre eux aussi victimes de violences conjugales. Mais l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des victimes de meurtres conjugaux sont de sexe f\u00e9minin. Pour de nombreuses associations et universitaires, les meurtres conjugaux proc\u00e8dent d\u2019une violence de genre, reposent sur ce que la sociologue Pauline Delage appelle dans son ouvrage<i> Violences conjugales: du combat f\u00e9ministe \u00e0 la cause publique<\/i> (Presses de Sciences-Po) <i>\u00abune asym\u00e9trie de genre\u00bb<\/i>. Certains parlent d\u2019ailleurs de <i>\u00abf\u00e9minicides\u00bb<\/i>, une notion inscrite dans le droit p\u00e9nal de plusieurs pays sud-am\u00e9ricains, mais qui peut aussi \u00eatre appliqu\u00e9e \u00e0 des meurtres de femmes commis hors du cadre conjugal.<\/p>\n<p class=\"ce-element ce-element--type-text\">Le recensement des articles de presse locaux et nationaux sur les femmes tu\u00e9es par leur partenaire actuel ou pass\u00e9 nous a permis de battre en br\u00e8che plusieurs id\u00e9es re\u00e7ues. Ce qui frappe d\u2019abord, c\u2019est l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des profils de victimes. <i>\u00abLes violences conjugales touchent toutes les femmes\u00bb<\/i>, et pas seulement les classes les plus d\u00e9favoris\u00e9es, expliquait \u00e0 <i>Lib\u00e9ration<\/i> Laurence Rossignol lors d\u2019un entretien men\u00e9 juste avant l&rsquo;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. La grande majorit\u00e9 des 220 femmes que nous avons comptabilis\u00e9s \u00e9taient ins\u00e9r\u00e9es socialement, avaient un domicile, souvent des enfants. Etudiante ou retrait\u00e9e, urbaine ou rurale, Bretonne ou Corse\u00a0: toutes les tranches d\u2019\u00e2ge et toutes les r\u00e9gions semblent touch\u00e9es. L&rsquo;\u00cele-de-France compte le plus de victimes, elle est aussi la plus peupl\u00e9e. A peine une vingtaine de femmes tu\u00e9es \u00e9tait de nationalit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re, selon les articles que nous avons recens\u00e9s. La consommation d&rsquo;alcool de l&rsquo;agresseur n&rsquo;est \u00e9voqu\u00e9e que dans 15 cas.<\/p>\n<p class=\"left exergue\"><b>Sophie P., 41 ans, Caluire (Rh\u00f4ne), le 21 mai 2014.<\/b> Son ex-conjoint \u00e9tait emprisonn\u00e9 pour des violences contre elle. Ce jour-l\u00e0, alors qu\u2019il \u00e9tait en permission, il va \u00e0 sa rencontre, se saisit d\u2019une hache, puis la tue. Il \u00e9tait lib\u00e9rable en juillet et aurait jur\u00e9, selon le Progr\u00e8s, de recommencer <i>\u00abs\u2019il sortait\u00bb<\/i>. Il s\u2019est pendu dans sa cellule en septembre 2014.<\/p>\n<p class=\"ce-element ce-element--type-text\">Les circonstances en revanche, sont souvent similaires. Le meurtre a lieu dans la plupart des cas au domicile ou \u00e0 proximit\u00e9 (dans 170 cas), et dans un contexte de s\u00e9paration ou au moment de l\u2019officialisation de la rupture (d\u00e9m\u00e9nagement ou instance de divorce). L\u2019une des femmes a par exemple \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e par son compagnon alors qu\u2019elle venait de s\u2019installer dans son nouvel appartement avec ses deux enfants.<\/p>\n<p class=\"ce-element ce-element--type-text\">En recueillant ces donn\u00e9es, nous avons pu observer \u00e9galement que l\u2019auteur des faits avait parfois d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vis\u00e9 par des signalements. Pour la plupart d\u2019entre eux (23), ceux-ci \u00e9taient relay\u00e9s par des proches ou voisins interrog\u00e9s par la presse apr\u00e8s le meurtre, relatant des disputes ou des coups, sans pour autant qu\u2019il n\u2019y ait de trace de plainte ou de main courante. 21 des 220 conjoints avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s pour des violences conjugales, 16 ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vis\u00e9s par une plainte ou une main courante pour violences conjugales, 17 ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s dans une autre affaire. Des chiffres relativement peu \u00e9lev\u00e9s, et qui font \u00e9cho \u00e0 ceux de l\u2019Observatoire national de la d\u00e9linquance et des r\u00e9ponses p\u00e9nales et de l\u2019Insee, qui estiment que seul un quart des femmes victimes de violences conjugales se rendent au commissariat ou \u00e0 la gendarmerie (14% portent plainte, 8% d\u00e9posent une main courante). Les articles de presse que nous avons consult\u00e9s \u00e9tant toutefois souvent incomplets, il est possible que le nombre de plaintes ou de condamnations soient plus \u00e9lev\u00e9es que ce que nous avons constat\u00e9. Le suicide du meurtrier est \u00e9galement fr\u00e9quent. Selon les donn\u00e9es que nous avons recueillies, dans 75 des 220 cas, l\u2019auteur des faits se donne la mort apr\u00e8s avoir tu\u00e9 sa compagne, emp\u00eachant ainsi tout proc\u00e8s.<\/p>\n<\/div>\n<\/section>\n<section id=\"chapitre-2\" class=\"chapter chapter-2\">\n<div class=\"chapter__enter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/assets\/images\/LIB-2017-femmes-emprise.gif\" alt=\"\" \/><\/div>\n<div class=\"chapter__content\">\n<h1>Des femmes sous emprise<\/h1>\n<p>Pourquoi n&rsquo;est-elle pas partie avant le coup fatal? La question revient souvent, en filigrane, dans les articles de presse sur les homicides conjugaux. On y sous-entend que la victime aurait d\u00fb porter plainte d\u00e8s le premier coup ou la premi\u00e8re insulte, qu&rsquo;elle n&rsquo;aurait pas d\u00fb rester sans d\u00e9noncer son conjoint, qu&rsquo;elle serait coupable de ne pas avoir r\u00e9agi \u00e0 temps. Ainsi, dans <i>Fausse route<\/i> (2003) la philosophe Elisabeth Badinter s\u2019interroge-t-elle, candidement: <i>\u00abAlors que chaque pays europ\u00e9en admet le divorce, pourquoi tant de femmes, objets de seules pressions psychologiques, n\u2019y ont-elles pas recours\u00a0? Pourquoi ne font-elles tout simplement pas leurs valises?\u00bb<\/i> Une culpabilisation rappelant celle \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre pour les violences sexuelles (la fameuse <i>\u00abculture du viol\u00bb<\/i>) qui refl\u00e8te une m\u00e9connaissance de ce qu\u2019est l\u2019emprise. <i>\u00abToutes les femmes que nous recevons vivent des histoires diff\u00e9rentes, mais les m\u00e9canismes sont exactement les m\u00eames\u00bb<\/i>, analyse Annie Guilberteau, directrice g\u00e9n\u00e9rale de la f\u00e9d\u00e9ration nationale des centres d&rsquo;information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF), qui accueillent plusieurs dizaines de milliers de femmes subissant des violences chaque ann\u00e9e. Des femmes qui <i>\u00absont peu \u00e0 peu isol\u00e9es de leur sph\u00e8re professionnelle, amicale, sociale, et deviennent totalement d\u00e9pendantes de leur conjoint\u00bb<\/i>, d\u00e9taille-t-elle. Cette d\u00e9pendance est aussi parfois financi\u00e8re, \u00e9conomique ou administrative, une des strat\u00e9gies des conjoints \u00e9tant aussi de confisquer carte bleue, ch\u00e9quier, ou papiers d&rsquo;identit\u00e9. Priv\u00e9es de leur libert\u00e9 et pi\u00e9g\u00e9es dans leur relation, les victimes ne cherchent pas \u00e0 s&rsquo;opposer au conjoint par peur des repr\u00e9sailles, et encore moins \u00e0 fuir. Les proches, eux, se r\u00e9v\u00e8lent souvent d\u00e9munis face l&rsquo;absence de r\u00e9action de la victime, l&rsquo;incitant un peu plus au silence. La pr\u00e9sence d&rsquo;enfants est aussi souvent un frein au d\u00e9part, la victime voulant pr\u00e9server l&rsquo;unit\u00e9 familiale. L&rsquo;auteur pousse <i>\u00abla victime \u00e0 se soumettre, \u00e0 se ressentir comme n\u2019ayant aucune valeur, comme \u00e9tant incapable, coupable, honteuse, inintelligente, sans aucun droit, r\u00e9duite \u00e0 une chose\u00bb<\/i>, d\u00e9crit Muriel Salmona, psychiatre et auteure de plusieurs ouvrages sur la violence conjugale, qui d\u00e9finit l&#8217;emprise comme une <i>\u00abv\u00e9ritable entreprise de d\u00e9molition identitaire\u00bb<\/i> de la victime. Le moindre geste de travers pouvant \u00eatre l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de la violence, les femmes vont adapter leur comportement pour satisfaire celui avec qui elles partagent leur vie. <i>\u00abPour se prot\u00e9ger, elles tissent autour d&rsquo;elles un filet de s\u00e9curit\u00e9, e<\/i>xplique Annie Guilberteau. <i>Elles se disent\u00a0: \u00ab\u00a0si je pr\u00e9pare le repas comme il l&rsquo;aime, si j&rsquo;arrive \u00e0 calmer les enfants avant qu&rsquo;il rentre du travail, si j&rsquo;obtemp\u00e8re \u00e0 tous ses d\u00e9sirs, alors peut-\u00eatre que \u00e7a ira mieux.\u00a0\u00bb\u00bb<\/i> Ce climat de peur permanent, l&rsquo;historien Ivan Jablonka le d\u00e9crit dans son ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 La\u00ebtitia Perrais, assassin\u00e9e pr\u00e8s de Pornic en 2011. La m\u00e8re de l&rsquo;adolescente, battue et viol\u00e9e par son mari, vivait dans un <i>\u00abmixte de sid\u00e9ration et d&rsquo;attente qui prend la forme d&rsquo;un sourire immobile et qui est la crainte de mal faire, l&rsquo;effort muet et appliqu\u00e9 pour ne pas d\u00e9clencher la col\u00e8re de l&rsquo;autre\u00bb,<\/i> \u00e9crit le laur\u00e9at du prix M\u00e9dicis dans<i> La\u00ebtitia ou la fin des hommes<\/i> (Seuil).<\/p>\n<h2>UNE VIOLENCE CYCLIQUE<\/h2>\n<p>Souvent, le ph\u00e9nom\u00e8ne est si ritualis\u00e9, banalis\u00e9, int\u00e9gr\u00e9, qu&rsquo;il n&rsquo;est pas identifi\u00e9 comme tel par les femmes et leur entourage. L&rsquo;ascendant est d&rsquo;autant plus difficile \u00e0 cerner qu&rsquo;il peut s&rsquo;exercer de mani\u00e8re tr\u00e8s diffuse: <i>\u00abBeaucoup de couples fonctionnent sur un mod\u00e8le dominant-domin\u00e9 sans qu&rsquo;il n&rsquo;y ait forc\u00e9ment de violences physiques ou psychologiques\u00bb<\/i>, souligne Alexia Delbreil, m\u00e9decin l\u00e9giste au CHU de Poitiers et auteure d&rsquo;une th\u00e8se sur les homicides conjugaux en Poitou-Charentes. Le processus est aussi cyclique et graduel. Un conjoint violent ne l\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement pas au d\u00e9but de la relation\u00a0; en revanche, il instille tr\u00e8s rapidement chez sa conjointe des \u00e9l\u00e9ments qui la rendront un peu plus fragile. La psychiatre sp\u00e9cialiste en victimologie Marie-France Hirigoyen les d\u00e9taille dans <i>Femmes sous emprise\u00a0: les ressorts de la violence dans le couple.<\/i> Elle explique: <i>\u00abLes professionnels qui ont encourag\u00e9 une femme \u00e0 quitter son conjoint maltraitant s\u2019irritent souvent de voir celle-ci retourner aupr\u00e8s de lui et les explications qu\u2019ils donnent, dans leur effort pour la responsabiliser, la culpabilisent encore plus. On oublie que, si les coups ont \u00e9t\u00e9 possibles, c\u2019est que, d\u00e8s le d\u00e9but de la relation, le terrain a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9, les d\u00e9fenses de la femme lev\u00e9es.\u00bb<\/i> Il y a, d\u2019abord, une phase de s\u00e9duction, que les Anglo-Saxons appellent le <i>\u00ablove bombing\u00bb<\/i>: dans le cycle de la violence, r\u00e9p\u00e9tition de comportements th\u00e9oris\u00e9e en 1979 outre-Atlantique, cela correspond \u00e0 la phase dite de <i>\u00ablune de miel\u00bb<\/i>. Cette s\u00e9duction, d\u00e9crit l\u2019auteure, <i>\u00abvise les instincts protecteurs de la femme\u00bb<\/i>. On racontera une enfance malheureuse ou un travail difficile par exemple. <i>\u00abCette s\u00e9duction,<\/i> explique Marie-France Hirigoyen,<i> est une s\u00e9duction narcissique destin\u00e9e \u00e0 fasciner l\u2019autre, et en m\u00eame temps, \u00e0 le paralyser.\u00bb<\/i> Car, dans le m\u00eame temps, <i>\u00abpar des micro-violences ou de l\u2019intimidation, elle est progressivement priv\u00e9e de tout libre arbitre et de tout regard critique sur sa situation\u00bb<\/i>. On retrouve les m\u00eames cas de figure chez les victimes de sectes, \u00e9crit-elle: une \u00e9tape d\u2019effraction, qui consiste \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans le territoire psychique de l\u2019autre &#8211; du genre, un intrusif et insistant <i>\u00abA quoi tu penses\u00a0?<br \/>\n&#8211; A rien.<br \/>\n&#8211; Non, je te crois pas, tu penses forc\u00e9ment \u00e0 un truc.<br \/>\n&#8211; Non, je t\u2019assure.<br \/>\n&#8211; Mais tu penses \u00e0 quoi\u00a0?\u00bb<\/i> Ensuite il y a une \u00e9tape de lavage de cerveau, avec alternance de menaces et de caresses. Lors de ces p\u00e9riodes de r\u00e9conciliation, le conjoint minimise les faits, se justifie, promet de ne plus recommencer. Les victimes vont alors retirer leur plainte, regagner le domicile\u2026 Enfin, il existe une phase de programmation. On arrive \u00e0 des \u00e9tats de modification de la conscience. La victime entre en \u00e9tat de dissociation, elle devient peu \u00e0 peu \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce qui lui arrive. <i>\u00abC\u2019est un moyen efficace de survie pour ne pas perdre la raison, une strat\u00e9gie passive lorsqu\u2019on a le sentiment qu\u2019il n\u2019y a aucune issue possible.\u00bb<\/i> Et c\u2019est ainsi qu\u2019une femme victime de violences opposera au bon sens une passivit\u00e9 inqui\u00e9tante. <i>\u00abQuand un individu apprend par exp\u00e9rience qu\u2019il est incapable d\u2019agir sur son environnement pour le transformer en sa faveur, il devient incapable, physiologiquement, d\u2019apprendre.\u00bb<\/i><\/p>\n<p class=\"exergue right\"><b>Marine M., 26 ans, Avanton (Vienne), le 9 juin 2014.<\/b> Alors qu\u2019elle rentre d\u2019un week-end chez son p\u00e8re, Marine est tu\u00e9e \u00e0 son domicile d&rsquo;une trentaine de coups de couteau. Les deux fillettes du couple, \u00e2g\u00e9es de deux et trois ans et demi, ont assist\u00e9 au moins en partie au meurtre. La victime devait d\u00e9buter un nouvel emploi le lendemain et visiter un appartement. Son conjoint a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 vingt-cinq ans de prison lors d\u2019un proc\u00e8s suivi par <em>Lib\u00e9ration<\/em>. Il a fait appel.<\/p>\n<p>Porter plainte, pousser la porte d&rsquo;une association ou composer le 39 19 est alors difficile pour ces femmes qui ne se consid\u00e8rent souvent pas comme victimes. <i>\u00abLes femmes qui arrivent dans nos centres sont comme paralys\u00e9es, dans l&rsquo;incapacit\u00e9 de r\u00e9agir, de ne pas r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone si leur conjoint les appelle par exemple\u00bb<\/i>, explique Fran\u00e7oise Bri\u00e9, porte-parole de la F\u00e9d\u00e9ration nationale solidarit\u00e9 femmes (FNSF) et directrice de l&rsquo;association L&rsquo;escale, en r\u00e9gion parisienne. Elle \u00e9voque des situations tr\u00e8s diverses, des femmes sans papiers ou tr\u00e8s pr\u00e9caires qui ne connaissent pas leurs droits, d&rsquo;autres de milieux tr\u00e8s favoris\u00e9s qui n&rsquo;ont jamais travaill\u00e9 et n&rsquo;ont pas les ressources suffisantes pour quitter le domicile conjugal. A ces femmes, qui souvent minimisent les faits et couvrent les auteurs, les travailleurs sociaux tentent de faire prendre conscience des abus subis. Sur les plaquettes des associations figure souvent un sch\u00e9ma du cycle de la violence. Les femmes peuvent alors r\u00e9aliser peu \u00e0 peu qu&rsquo;elles vivent elles aussi ces allers-retours entre phases de tensions et de coups. Les professionnels insistent sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir vite. Car selon leurs observations empiriques, plus le cycle se r\u00e9p\u00e8te, plus le processus peut s&rsquo;intensifier jusqu&rsquo;au coup fatal.<\/p>\n<h2>La s\u00e9paration, moment de vuln\u00e9rabilit\u00e9<\/h2>\n<p>C&rsquo;est au moment de la s\u00e9paration que les femmes sont particuli\u00e8rement vuln\u00e9rables. D&rsquo;apr\u00e8s les donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es par <i>Lib\u00e9ration<\/i>, les femmes tu\u00e9es ces trois derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e9taient pour une soixantaine en train de rompre avec leur compagnon (m\u00eame si on peut imaginer qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 plus nombreuses, mais il peut arriver que les articles de presse consult\u00e9s ne le pr\u00e9cisent pas) ou r\u00e9cemment s\u00e9par\u00e9es. Souvent, les victimes venaient de quitter le domicile conjugal, s&rsquo;appr\u00eataient \u00e0 prendre leur ind\u00e9pendance. L&rsquo;auteur r\u00e9alise alors le caract\u00e8re irr\u00e9versible de la rupture et ne l&rsquo;accepte pas. Marine M., tu\u00e9e en juin 2014 pr\u00e8s de Poitiers, devait d\u00e9buter un nouvel emploi le lendemain et avait rendez-vous pour une visite d&rsquo;appartement. Le moment de la passation des enfants entre les deux parents, dans le cadre d&rsquo;une garde partag\u00e9e, est aussi risqu\u00e9. <i>\u00abL&rsquo;homme voit la victime dans son autonomie, il r\u00e9alise qu&rsquo;elle est en train de s&rsquo;\u00e9manciper, de lui \u00e9chapper,<\/i> explique Karen Sadlier, professeure en psychologie clinique sp\u00e9cialis\u00e9e des violences conjugales.<i> Il peut aussi avoir des fantasmes de jalousie, se demande ce qu&rsquo;elle va faire pendant qu&rsquo;il n&rsquo;est pas l\u00e0\u2026 Tous les \u00e9l\u00e9ments sont r\u00e9unis pour un passage \u00e0 l&rsquo;acte.\u00bb<\/i> Selon l&rsquo;Observatoire des violences de Seine-Saint-Denis, en 2009, la moiti\u00e9 des cas d&rsquo;homicides conjugaux dans le d\u00e9partement s&rsquo;\u00e9taient produits pendant le droit de visite du p\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"exergue left\"><b>L\u00e9a G., 18 ans, Dijon (C\u00f4te-d\u2019Or), le 29 janvier 2016.<\/b> La jeune femme est \u00e9touff\u00e9e \u00e0 son domicile par son compagnon avant que celui-ci ne se jette par la fen\u00eatre. Selon France 3 Bourgogne &#8211; qui titre : <i>\u00abdeux \u00e9tudiants ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s morts, la piste du crime passionnel est privil\u00e9gi\u00e9e\u00bb<\/i> &#8211; le jeune homme aurait laiss\u00e9 une lettre dans laquelle il explique son geste par <i>\u00abla jalousie qu&rsquo;il \u00e9prouvait\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Pour celles qui survivent, les cons\u00e9quences sont \u00e9galement lourdes: d\u00e9valorisation, perte d&rsquo;estime de soi, anxi\u00e9t\u00e9\u2026 Les femmes victimes de violences conjugales sont dans une situation de fragilit\u00e9 psychique mais aussi physique (fatigue extr\u00eame, douleurs chroniques, palpitations, difficult\u00e9s \u00e0 respirer\u2026). <i>\u00abL&rsquo;\u00e9tat de tension permanente dans lequel les femmes violent\u00e9es sont plac\u00e9es les rend plus vuln\u00e9rables \u00e0 toutes les maladies, par le biais de la baisse de leurs d\u00e9fenses immunitaires\u00bb<\/i>, \u00e9crit aussi Marie-France Hirigoyen. La d\u00e9pression toucherait plus de la moiti\u00e9 des femmes victimes de violences conjugales. Elles feraient cinq \u00e0 huit fois plus de tentatives de suicide que le reste de la population.<\/p>\n<\/div>\n<\/section>\n<section id=\"chapitre-3\" class=\"chapter chapter-3\">\n<div class=\"chapter__enter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/assets\/images\/LIB-2017-femmes-temoins.gif\" alt=\"\" \/><\/div>\n<div class=\"chapter__content\">\n<h1>Quand les enfants sont des victimes<\/h1>\n<p>Ils sont les grands oubli\u00e9s des violences conjugales, mais y sont directement confront\u00e9s. Ces trois derni\u00e8res ann\u00e9es, d&rsquo;apr\u00e8s les calculs de <i>Lib\u00e9ration,<\/i> 51 enfants mineurs (et huit enfants majeurs) \u00e9taient pr\u00e9sents lors du meurtre de leur m\u00e8re par celui qui \u00e9tait, le plus souvent, leur p\u00e8re. Onze d&rsquo;entre eux ont perdu la vie en m\u00eame temps que leur m\u00e8re. La d\u00e9l\u00e9gation aux victimes du minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur confirme cette exposition des plus jeunes \u00e0 la violence conjugale\u00a0: d&rsquo;apr\u00e8s ses chiffres, en 2015, 36 enfants ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s en France dans le cadre des violences dans le couple, dont 11 enfants tu\u00e9s par leur p\u00e8re en m\u00eame temps que leur m\u00e8re. 68 enfants, souvent en bas \u00e2ge, \u00e9taient pr\u00e9sents au domicile au moment des faits, dont 13 t\u00e9moins directs du meurtre. Dans d\u2019autres cas, c&rsquo;est l&rsquo;enfant qui retrouve le corps inanim\u00e9 ou agonisant de sa m\u00e8re, par exemple en rentrant de l\u2019\u00e9cole. Il peut aussi assister au suicide de son p\u00e8re, ainsi qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;intervention des secours et de la police et \u00e0 l&rsquo;arrestation de son p\u00e8re. Autant de sc\u00e8nes traumatisantes pour les enfants \u00e0 l&rsquo;issue desquelles ils deviennent orphelins d&rsquo;un parent, voire des deux, et voient leur structure familiale d\u00e9finitivement explos\u00e9e. Les professionnels sont unanimes\u00a0: la pr\u00e9sence des enfants n&rsquo;est pas un frein pour l&rsquo;auteur. L&rsquo;enfant est m\u00eame souvent l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de la violence, explique Karen Sadlier, docteure en psychologie clinique qui a notamment \u00e9crit<i> l&rsquo;Enfant face \u00e0 la violence dans le couple<\/i> (Dunod)\u00a0: <i>\u00abLes trois quarts des passages \u00e0 l&rsquo;acte violents dans le couple sont li\u00e9s \u00e0 la question de l&rsquo;\u00e9ducation des enfants\u00a0: savoir quand il doit prendre son bain, s&rsquo;il a fait ses devoirs, s&rsquo;il a fini son assiette\u2026\u00bb<\/i> \u00e9num\u00e8re-t-elle, tandis que l&rsquo;enfant, de son c\u00f4t\u00e9, peut \u00eatre pris dans un <i>\u00abconflit de loyaut\u00e9\u00bb<\/i>, se sentant partag\u00e9 entre ses deux parents.<\/p>\n<p class=\"exergue left\"><b>Tunde K., 36 ans, Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne), le 19 juillet 2014.<\/b> La femme, d\u2019origine hongroise, ainsi que ses deux enfants de 18 mois et 5 ans ont \u00e9t\u00e9 \u00e9gorg\u00e9s. Elle \u00e9tait enceinte de 8 mois au moment du d\u00e9c\u00e8s. Son conjoint avait entrepris de fuir vers l&rsquo;est de l&rsquo;Europe, avant de rebrousser chemin et de se rendre \u00e0 la police \u00e0 Forbach.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019ils n\u2019en sont pas les destinataires directs, ces violences ont un impact sur les enfants, et ce tout au long de leur vie, indique Muriel Salmona, pr\u00e9sidente de l&rsquo;association M\u00e9moire traumatique et victimologie. <i>\u00abAvoir subi des violences dans l\u2019enfance est la principale cause de d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9coce \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte et peut faire perdre jusqu&rsquo;\u00e0 vingt ans d\u2019esp\u00e9rance de vie\u00bb<\/i>, d\u00e9crit la psychiatre \u00e0 <i>Lib\u00e9ration<\/i>. Pourtant, ces enfants expos\u00e9s au spectacle de sc\u00e8nes de violences conjugales ne b\u00e9n\u00e9ficient en France d\u2019aucune prise en charge syst\u00e9matique, y compris en cas de meurtre conjugal, et ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme victimes au sens juridique. Et ce alors que la convention du Conseil de l\u2019Europe sur la pr\u00e9vention et la lutte contre la violence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes, dite \u00abconvention d\u2019Istanbul\u00bb, ratifi\u00e9e par la France en 2014 reconna\u00eet dans son pr\u00e9ambule que <i>\u00ables enfants sont des victimes de la violence domestique, y compris en tant que t\u00e9moins de violence au sein de la famille\u00bb<\/i>. Les risques pour la sant\u00e9 de l&rsquo;enfant sont proportionnels aux violences subies: alors qu&rsquo;environ la moiti\u00e9 des enfants expos\u00e9s aux violences conjugales pr\u00e9sentent un trouble de stress post-traumatique &#8211; fr\u00e9quent chez les rescap\u00e9s d&rsquo;attentat, et qui peut se traduire notamment par le fait de revivre l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement par le biais de cauchemars ou de flash-backs par exemple -, ce taux atteint 100% en cas du meurtre dans le couple, explique Karen Sadlier. Les violences ont des r\u00e9percussions, souvent tr\u00e8s lourdes, sur la vie, la sant\u00e9, le d\u00e9veloppement et le comportement des enfants expos\u00e9s &#8211; les m\u00eames que pour les enfants directement maltrait\u00e9s\u00a0: pleurs excessifs, troubles du sommeil, difficult\u00e9s de concentration, anxi\u00e9t\u00e9, phobie scolaire, repli sur soi, agressivit\u00e9, d\u00e9pression voire suicide, d\u00e9taille l&rsquo;Observatoire national de l&rsquo;enfance en danger. Les enfants expos\u00e9s \u00e0 la violence conjugale peuvent aussi manifester des probl\u00e8mes de sant\u00e9 comme l&rsquo;asthme, des retards de croissance ou des troubles alimentaires (anorexie, boulimie\u2026), voire des troubles cardio-vasculaires, de l&rsquo;immunit\u00e9 ou maladies neurologiques une fois adulte. Pour Laurence Aulnette, p\u00e9dopsychiatre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, cela s\u2019explique par le lien particulier entre la m\u00e8re et l\u2019enfant\u00a0: <i>\u00abJe me souviens d\u2019un cas qui m\u2019avait frapp\u00e9. Une dame vient \u00e0 l\u2019h\u00f4pital avec ses deux enfants consulter pour une angine. Alors que je lui touchais la gorge pour sentir les ganglions, le petit qu\u2019elle avait dans les bras m\u2019a saisi pour prot\u00e9ger sa m\u00e8re. Son p\u00e8re avait auparavant essay\u00e9 de l\u2019\u00e9trangler\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p class=\"exergue right\"><b>Bernadette L., 42 ans, Benay (Aisne) le 13 f\u00e9vrier 2015.<\/b> Ce vendredi, Bernadette a rendez-vous avec un avocat pour initier une proc\u00e9dure de divorce. Une semaine plus t\u00f4t, son mari lui avait jet\u00e9 au visage un ordinateur. Depuis, elle dort chez sa m\u00e8re. Alors qu\u2019elle repasse \u00e0 son domicile pour chercher sa fille, son mari l\u2019attend dans le garage et l\u2019\u00e9gorge avec un couteau de cuisine. Elle d\u00e9c\u00e9dera de ses blessures deux jours plus tard. L\u2019homme a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 16 ans de prison.<\/p>\n<p><i>\u00abC&rsquo;est un traumatisme pour l&rsquo;enfant, quelque chose qui fait effraction dans son corps, dans sa psych\u00e9\u00bb<\/i>, r\u00e9sume Chantal Zaouche Gaudron, professeure de psychologie de l\u2019enfant \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Toulouse Jean Jaur\u00e8s sp\u00e9cialiste des enfants expos\u00e9s aux violences conjugales, qui souligne aussi le risque de reproduction de la violence \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, dont <i>Lib\u00e9ration<\/i> se faisait l&rsquo;\u00e9cho dans un article publi\u00e9 en ao\u00fbt dernier. <i>\u00abM\u00eame si \u00e9videmment il n&rsquo;y a pas de d\u00e9terminisme\u00bb<\/i>, met en garde la chercheuse. Selon Laurence Aulnette, <i>\u00ab60% des personnes responsables de violences conjugales ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 expos\u00e9es \u00e9tant enfant\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Le fait d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de coups entre les membres de la famille multiplie en effet la probabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre soi-m\u00eame auteur, mais aussi victime, de violence conjugale. En 2010, l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS) a reconnu que le facteur principal pour subir ou commettre des violences \u00e9tait d\u2019en avoir d\u00e9j\u00e0 subi. La violence au sein du couple peut aussi avoir un impact sur la sant\u00e9 de l\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre (mort f\u0153tale in utero, fausse-couches, naissances pr\u00e9matur\u00e9es\u2026). D&rsquo;apr\u00e8s plusieurs \u00e9tudes, les femmes expos\u00e9es \u00e0 la violence pendant leur grossesse ont risque sup\u00e9rieur de 37% d\u2019accoucher pr\u00e9matur\u00e9ment et les nouveaux n\u00e9s dont la m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 victime ont 30% de risque en plus de n\u00e9cessiter des soins intensifs.<\/p>\n<p>Pourtant av\u00e9r\u00e9s, ces effets subis par les enfants spectateurs de la violence entre parents sont souvent mal diagnostiqu\u00e9s, et mal soign\u00e9s. La faute \u00e0 une prise en charge erratique par les professionnels de la protection de l\u2019enfance, d&rsquo;abord pr\u00e9occup\u00e9s par les probl\u00e8mes de violence directe sur l\u2019enfant, et mal form\u00e9s \u00e0 cette probl\u00e9matique. <i>\u00abPendant trop longtemps les institutions en charge de la protection de l&rsquo;enfance ne se sont pas senties directement concern\u00e9es par les violences conjugales, d\u00e8s lors que les enfants du couple n&rsquo;\u00e9taient pas eux m\u00eames l&rsquo;objet de violences physiques\u00bb<\/i>, \u00e9crit le psychoth\u00e9rapeute Pierre Lassus. Pour pr\u00e9venir ces risques, un dispositif in\u00e9dit a \u00e9t\u00e9 mis en place \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Saint-Malo pour rep\u00e9rer et pr\u00e9venir les violences conjugales dont les enfants auraient pu \u00eatre victimes. <i>\u00abOn a essay\u00e9 de prendre en charge les enfants en m\u00eame temps que la m\u00e8re. Il faut \u00eatre attentif \u00e0 l\u2019impact de la violence sur un enfant. Parce qu\u2019ils sont des victimes, m\u00eame s\u2019ils ne vivent pas les coups, un enfant est hyper vigilant au moindre bruit\u00bb<\/i>, explique Laurence Aulnette, p\u00e9dopsychiatre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. D\u00e8s la prise en charge de la m\u00e8re victime de violence, l\u2019enfant rencontre \u00e9galement une assistante sociale et un m\u00e9decin pour \u00abrecueillir la parole\u00bb. <i>\u00abParfois certains ne veulent pas parler, c\u2019est leur droit. On leur montre des pictogrammes, on essaye de les accompagner. Certains m\u00eame tr\u00e8s jeunes nous disent \u201cj\u2019ai cru que maman allait mourir\u201d. Et ce qui est frappant c\u2019est que les enfants d\u2019une m\u00eame famille vont raconter les \u00e9v\u00e9nements quasiment avec les m\u00eames mots. C\u2019est en lien avec la m\u00e9moire traumatique.\u00bb<\/i>. Si les troubles persistent, les m\u00e9decins proc\u00e8dent \u00e0 une mise \u00e0 l\u2019abri de l\u2019enfant avec la m\u00e8re au sein de l\u2019h\u00f4pital, ainsi qu\u2019\u00e0 un signalement aupr\u00e8s du procureur de la R\u00e9publique.<\/p>\n<p>Sur d\u00e9cision judiciaire, l&rsquo;enfant peut \u00eatre plac\u00e9 en centre d&rsquo;accueil, en famille d&rsquo;accueil ou dans un \u00e9tablissement sp\u00e9cialis\u00e9 de l&rsquo;Aide sociale \u00e0 l&rsquo;enfance (ASE), ou encore confi\u00e9 dans l&rsquo;urgence \u00e0 un membre de sa famille, maternelle ou paternelle. Des familles souvent elles-m\u00eames traumatis\u00e9es par le meurtre, focalis\u00e9es sur le deuil ou pr\u00e9occup\u00e9es par le sort judiciaire du p\u00e8re. Ces grands-parents, oncles ou tantes, taisent aussi parfois pendant des ann\u00e9es \u00e0 ceux qu&rsquo;ils recueillent leur histoire familiale. Victoria Mizrahi, conseill\u00e8re conjugale et familiale sp\u00e9cialis\u00e9e dans l&rsquo;accompagnement des victimes et des auteurs de violences conjugales et familiales \u00e0 La Rochelle, rapporte le cas d&rsquo;une jeune femme, plac\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de huit ans chez ses grands-parents. <i>\u00abIncapable d&rsquo;avancer, au sens propre au sens figur\u00e9, elle a arr\u00eat\u00e9 de marcher quand elle a appris \u00e0 l&rsquo;adolescence que son p\u00e8re avait tu\u00e9 sa m\u00e8re\u00bb<\/i>. La jeune femme a mis plus de dix ans avant de pouvoir se tenir de nouveau debout. Se pose aussi la question de l&rsquo;autorit\u00e9 parentale du g\u00e9niteur condamn\u00e9. Ce n&rsquo;est que depuis r\u00e9cemment, que le juge, en cas de violences conjugales, doit se prononcer sur le retrait total ou partiel de celle-ci, qui n&rsquo;est pas automatique. Condamn\u00e9 en janvier \u00e0 25 ans de prison par la Cour d&rsquo;assises de la Vienne pour le meurtre de la m\u00e8re de ses deux fillettes (un proc\u00e8s suivi par <i>Lib\u00e9ration<\/i>), Rapha\u00ebl Dogimi s&rsquo;est \u00e9galement vu retirer son autorit\u00e9 parentale \u00e0 la demande du conseil de l&rsquo;Aide sociale \u00e0 l&rsquo;enfance (ASE), partie civile. Les deux fillettes, aujourd&rsquo;hui \u00e2g\u00e9es de 6 et 4 ans et plac\u00e9es dans un village d&rsquo;enfants sp\u00e9cialis\u00e9 \u00e0 Amboise, ont assist\u00e9 au moins en partie au meurtre. La d\u00e9fense a fait appel. Avant 2014, la justice pouvait ne pas statuer. Muriel Salmona se souvient ainsi d&rsquo;une patiente retourn\u00e9e vivre avec sa soeur chez son p\u00e8re, apr\u00e8s sa sortie de prison. <i>\u00abElle vivait dans la peur permanente. Au bout de cinq fugues, elle a finalement \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e\u00bb<\/i>, raconte la psychiatre. Ses confr\u00e8res &#8211; partag\u00e9s sur la question du maintien du lien entre l&rsquo;enfant et le parent violent, certains arguant que le lien doit \u00eatre conserv\u00e9 malgr\u00e9 tout &#8211; sont nombreux \u00e0 rapporter des cas d&rsquo;enfants oblig\u00e9s de visiter leur p\u00e8re en prison ou encore de lui verser une pension alimentaire. <i>\u00abCe n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;il y a un lien de filiation qu&rsquo;on doit lui accoler l&rsquo;autorit\u00e9 parentale\u00bb<\/i>, estime Edouard Durand, ex-juge aux affaires familiales et ex-juge des enfants. <i>\u00abPeut-\u00eatre que l&rsquo;agresseur a le d\u00e9sir de voir ses enfants, mais ce qui compte c&rsquo;est d&rsquo;abord la protection de l&rsquo;enfant\u00bb<\/i>, qui doit \u00eatre tenu \u00e9loign\u00e9 d&rsquo;un p\u00e8re violent.<\/p>\n<p class=\"exergue right\"><b>Isabelle V., 52 ans, Clonas-sur-Var\u00e8ze (Is\u00e8re), le 10 novembre 2016.<\/b> Tout juste \u00e0 la retraite et alcoolis\u00e9, le mari d\u2019Isabelle aurait tir\u00e9 sur sa femme avec un revolver, l&rsquo;atteignant d&rsquo;une balle en pleine t\u00eate. Plusieurs impacts ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverts dans la maison. L\u2019homme a affirm\u00e9 avoir <i>\u00absimplement\u00bb<\/i> voulu faire peur \u00e0 son \u00e9pouse, selon le Dauphin\u00e9. Elle aurait voulu mettre un terme \u00e0 leur union. Suivi pour des troubles d\u00e9pressifs, il a expliqu\u00e9 avoir ensuite voulu se suicider mais que son revolver s\u2019\u00e9tait enraill\u00e9. Il a \u00e9t\u00e9 mis en examen.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant, aucun accompagnement sp\u00e9cifique n&rsquo;est propos\u00e9 \u00e0 ces enfants \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle nationale, mais cela pourrait \u00e9voluer. Le plan interminist\u00e9riel de lutte contre les violences faites aux enfants, d\u00e9voil\u00e9 en mars et qui doit \u00eatre mis en oeuvre malgr\u00e9 le changement de gouvernement pr\u00e9voit de <i>\u00abrenforcer le rep\u00e9rage des enfants victimes de violences au sein du couple\u00bb<\/i>, via notamment un syst\u00e8me de bascule des appels re\u00e7us par les num\u00e9ros d&rsquo;aide aux femmes et aux enfants (le 3919 et le 119). Le plan pr\u00e9conise aussi la mise en place \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle nationale de la <i>\u00abprise en charge hospitali\u00e8re imm\u00e9diate des enfants lors de meurtres intrafamiliaux au domicile familial\u00bb<\/i>, sur le mod\u00e8le d&rsquo;une exp\u00e9rimentation actuellement men\u00e9e en Seine-Saint-Denis. A l&rsquo;initiative de l&rsquo;Observatoire des violences envers les femmes du d\u00e9partement, l&rsquo;h\u00f4pital Robert Ballanger d&rsquo;Aulnay-sous-Bois accueille syst\u00e9matiquement les enfants qui ont perdu un parent dans un meurtre conjugal, pour une dur\u00e9e de trois jours \u00e0 une semaine. 5 enfants ont \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9s en 18 mois, indique \u00e0 <i>Lib\u00e9ration<\/i> Fr\u00e9d\u00e9rique Broisin-Doutaz, m\u00e9decin urgentiste. Le protocole est toujours le m\u00eame\u00a0: l&rsquo;enfant est accompagn\u00e9 depuis le lieu du crime jusqu\u2019aux urgences p\u00e9diatriques par un \u00e9ducateur form\u00e9, pr\u00e9venu par la police. <i>\u00abIl r\u00e9cup\u00e8re un pyjama, un doudou, un jouet, le carnet de sant\u00e9. Il utilise souvent son propre v\u00e9hicule, moins traumatisant que le v\u00e9hicule de police\u00bb<\/i>, explique la m\u00e9decin. Gr\u00e2ce \u00e0 une ordonnance de placement provisoire (OPP) du procureur, l&rsquo;enfant est hospitalis\u00e9 de mani\u00e8re anonyme, sans que sa famille puisse le voir. Des accompagnantes, retrait\u00e9es des services de l\u2019enfance, se relaient 24h\/24 pour entourer l&rsquo;enfant. <i>\u00abC&rsquo;est un sas, une bulle de d\u00e9compression\u00bb<\/i>, qui vise \u00e0 \u00e9valuer la gravit\u00e9 du choc et d\u00e9cider <i>\u00abde fa\u00e7on coll\u00e9giale\u00bb<\/i> la meilleure option d&rsquo;accueil. Une fratrie de trois (5 ans, 3 ans et demi et 2 ans et demi), t\u00e9moins du double meurtre de leur m\u00e8re et de leur grand-m\u00e8re maternelle par leur p\u00e8re, ont ainsi \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9s une semaine. Apr\u00e8s un accueil en foyer, ils ont finalement \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s chez la nourrice de l&rsquo;a\u00een\u00e9e et son \u00e9poux, les plus \u00e0 m\u00eame d&rsquo;assurer un accueil stable. Le dispositif a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e aux femmes gri\u00e8vement bless\u00e9es dans le cadre de violences conjugales.<\/p>\n<div class=\"chapter__share\">\n<div class=\"btn__share\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/section>\n<section id=\"chapitre-4\" class=\"chapter chapter-4\">\n<div class=\"chapter__enter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/assets\/images\/LIB-2017-femmes-medias.gif\" alt=\"\" \/><\/div>\n<div class=\"chapter__content\">\n<h1>Le traitement m\u00e9diatique<\/h1>\n<p>Syst\u00e9matiquement class\u00e9es dans la rubrique faits divers, minor\u00e9es ou mal qualifi\u00e9es, les violences conjugales, m\u00eame lorsqu\u2019elles se soldent par un homicide, sont trait\u00e9es avec un \u00e9trange maladresse par la plupart des m\u00e9dias. Les tentatives de meurtres sur conjoint, se retrouvent par exemple r\u00e9guli\u00e8rement class\u00e9es au rayon <i>\u00abinsolite\u00bb<\/i> par l\u2019AFP, alors m\u00eame que le mode op\u00e9ratoire ne pr\u00eate absolument pas \u00e0 rire.<\/p>\n<p class=\"legend\">D\u00e9p\u00eache AFP dat\u00e9e du 1er octobre 2016.<\/p>\n<p>Parmi les articles de presse locale et nationale parus en 2014, 2015 et 2016 que Lib\u00e9ration a recens\u00e9, figure ainsi plusieurs papiers aux titres sensationnalistes, absurdes ou d\u00e9sinvoltes, alors m\u00eame qu&rsquo;un meurtre y est relat\u00e9\u00a0: <i>\u00abSa femme voulait faire un cadeau \u00e0 son fils, il l&rsquo;\u00e9trangle\u00bb<\/i>, titre par exemple La D\u00e9p\u00eache apr\u00e8s le meurtre d&rsquo;une femme par son ex \u00e0 Narbonne. <i>\u00abIl tue son ex et rapporte le corps \u00e0 la police dans sa Twingo\u00bb<\/i>, peut-on lire sur le site de la radio Europe 1, \u00e0 propos d&rsquo;un meurtre survenu en 2015 \u00e0 Rennes.<\/p>\n<p>Les m\u00e9dias ne sont pas les seuls en cause. <i>\u00abDe mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il y a un probl\u00e8me de traitement des in\u00e9galit\u00e9s de genre en France, analyse Pauline Delage, auteure de Violences conjugales\u00a0: du combat f\u00e9ministe \u00e0 la cause publique (Presses de Sciences-Po). Cela reste des impens\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9. Ces actes sont mal qualifi\u00e9s\u00bb<\/i>. La culture populaire a longtemps occult\u00e9 ce type de violences\u00a0; et quand elle ne les occulte pas, elle semble les l\u00e9gitimer\u00a0: ainsi, jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9cemment, il apparaissait comme moralement r\u00e9pr\u00e9hensible, mais pas totalement impensable, de battre sa femme &#8211; en t\u00e9moigne l&rsquo;adage populaire <i>\u00absi tu ne sais pas pourquoi tu bats ta femme, elle, elle le sait\u00bb<\/i>. Cette l\u00e9gitimation n\u2019est pas l\u2019apanage des milieux populaires\u00a0: on se souvient du bon mot, ou plut\u00f4t du jeu de mots, inscrit sur le mur jouxtant l&rsquo;appartement de fonction de la rue d\u2019Ulm du philosophe Louis Althusser, qui a \u00e9trangl\u00e9 son \u00e9pouse H\u00e9l\u00e8ne Rytmann le 16 novembre 1980\u00a0: <i>\u00abAlthusser trop fort\u00bb<\/i>. Dans cette (fausse) logique o\u00f9 les violences de genre sont banalis\u00e9es, le meurtre conjugal devient alors, selon les mots de l&rsquo;ancienne ministre Laurence Rossignol, <i>\u00abune extension du droit de propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un homme sur une femme\u00bb<\/i>, sorte de r\u00e8gle tacite qui rel\u00e8verait d\u2019un code de lois patriarcal. L\u2019homme qui tue semble consid\u00e9rer que la femme est sa chose\u00a0; elle ne doit pas lui \u00e9chapper. <i>\u00abCe n\u2019est pas un crime passionnel, c\u2019est un crime possessionnel\u00bb<\/i>, dit Maryvonne Chapalain, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e du procureur \u00e0 Paris, cit\u00e9e par Natacha Henry dans Frapper n\u2019est pas aimer\u00a0; enqu\u00eate sur les violences conjugales en France en 2010 (Deno\u00ebl, 2010).Culpabilisation de la victime, euph\u00e9misation, banalisation\u2026 Nous avons relev\u00e9s les r\u00e9flexes journalistiques qui reviennent de mani\u00e8re r\u00e9currente parmi les 220 cas recens\u00e9s entre 2014 et 2016 dans la presse locale et nationale quand sont trait\u00e9s les homicides conjugaux, et qui contribuent \u00e0 invisibiliser et \u00e0 l\u00e9gitimer ces violences.<\/p>\n<h2>Invoquer le \u00abcoup de folie\u00bb d&rsquo;un homme \u00abjaloux\u00bb<\/h2>\n<p><i>\u00abJe l\u2019aimais tant, que pour la garder, je l\u2019ai tu\u00e9e\u00bb.<\/i> Un peu comme dans la chanson Requiem pour un fou de Johnny Hallyday, la presse a souvent tendance \u00e0 avoir recours au champ lexical de la folie quand elle traite d&rsquo;un homicide conjugal. Ces actes de violence apparaissent souvent pr\u00e9sent\u00e9s comme incompr\u00e9hensibles, insens\u00e9s, et d\u00fb, forc\u00e9ment, au <i>\u00abcoup de folie\u00bb<\/i> (L&rsquo;ind\u00e9pendant, 20 ao\u00fbt 2014) d&rsquo;un homme <i>\u00abrong\u00e9 par la jalousie\u00bb<\/i> (Le Progr\u00e8s, 13 janvier 2016). L\u2019<i>\u00abimpensable folie d&rsquo;un p\u00e8re\u00bb<\/i>, titre ainsi le Parisien apr\u00e8s le meurtre d&rsquo;une femme et de ses trois enfants en 2014 dans le Nord, La personnalit\u00e9 jalouse du meurtrier &#8211; voire de la victime &#8211; est souvent mise en avant, les m\u00e9dias \u00e9voquant de mani\u00e8re fr\u00e9quente un <i>\u00abmeurtre sur fond de jalousie\u00bb<\/i>, ou une <i>\u00abfemme tu\u00e9e par jalousie\u00bb<\/i>. Si l\u2019on en croit la presse, l\u2019exc\u00e8s d\u2019amour tue. A la lecture de ce genre d\u2019articles, le lecteur n\u2019a pas le sentiment d\u2019\u00eatre face \u00e0 un r\u00e9cit d\u00e9crivant un ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9, mais \u00e0 un fait divers isol\u00e9. On donne l\u2019impression que rien de tout cela n\u2019\u00e9tait pr\u00e9visible ou \u00e9vitable.<\/p>\n<p>Les paroles de la police ou des avocats alimentent aussi cette id\u00e9e, et sont ensuite retranscrites telles quelles dans les pages du journal. <i>\u00abRien ne laissait pr\u00e9sager que cela pouvait arriver\u00bb<\/i>, commente ainsi un commissaire dans L&rsquo;Ind\u00e9pendant en 2016. <i>\u00abOn n\u2019est pas dans le cadre de violences conjugales\u00bb<\/i> affirme m\u00eame le grad\u00e9 \u00e0 propos de l&rsquo;affaire (une femme tu\u00e9e par son mari). <i>\u00abLa jalousie \u00e0 l&rsquo;origine du drame\u00bb<\/i>, peut-on lire l\u00e0 encore dans le titre. Les proches, eux, voient souvent dans le geste fatal du conjoint violent un acte romantique, une preuve ultime d&rsquo;amour. <i>\u00abJ\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il a voulu prot\u00e9ger sa famille\u00bb<\/i>, justifie par exemple la s\u0153ur d&rsquo;un auteur. L&rsquo;homme, \u00e2g\u00e9 de 26 ans, a \u00e9gorg\u00e9 sa femme et ses deux enfants de 10 mois et 6 ans. <i>\u00abQuand un homme a un chagrin d&rsquo;amour, il est capable de tout\u00bb<\/i>, d\u00e9fend un voisin dans une autre affaire, survenue en Guadeloupe en 2015. Souvent, les membres de la famille ou les amis justifient l&rsquo;acte par l&rsquo;impossibilit\u00e9 suppos\u00e9e pour l&rsquo;auteur de vivre sans sa compagne, et d&rsquo;accepter la rupture. <i>\u00abIl ne se voyait pas vivre sans elle, c\u2019\u00e9tait un couple tr\u00e8s uni\u00bb<\/i>, commente un proche apr\u00e8s le meurtre d&rsquo;une femme puis le suicide de son mari \u00e0 Pornichet. <i>\u00abIl ne pouvait tout simplement pas imaginer vivre sans elle\u00bb<\/i>, lit-on \u00e0 la fin d&rsquo;un papier de l&rsquo;Est R\u00e9publicain, dans lequel un proche r\u00e9agit au meurtre d&rsquo;une quinquag\u00e9naire par son compagnon, qui s&rsquo;est ensuite suicid\u00e9. L\u00e0 encore, l&rsquo;homme <i>\u00abn\u2019aurait pas support\u00e9 l\u2019id\u00e9e de la voir partir\u00bb<\/i>.<\/p>\n<h2>Insister sur la personnalit\u00e9 du suspect, un \u00abhomme bien\u00bb<\/h2>\n<p>Le geste semble d\u2019autant plus incompr\u00e9hensible que l&rsquo;auteur est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme un homme bien sous tous rapports, qui n&rsquo;avait rien \u00e0 se reprocher, et qui formait avec sa compagne un <i>\u00abcouple sans histoire\u00bb<\/i>. Les commentaires sont souvent \u00e9logieux\u00a0: <i>\u00abc\u2019est un gar\u00e7on serviable, le locataire mod\u00e8le\u00bb<\/i>, vante le voisin d&rsquo;un homme accus\u00e9 d&rsquo;avoir poignard\u00e9 \u00e0 mort sa compagne \u00e0 Auch en 2016. A propos d&rsquo;un homme ayant tu\u00e9 son \u00e9pouse et sa fille avec son fusil de chasse avant de se suicider la m\u00eame ann\u00e9e, dans la Vienne cette fois, la Nouvelle r\u00e9publique d\u00e9crit un <i>\u00abex-gardien de ch\u00e2teau sans histoire, ancien combattant plusieurs fois d\u00e9cor\u00e9, chasseur \u00e9m\u00e9rite\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Les ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires de l&rsquo;auteur sont \u00e9galement souvent occult\u00e9s ou minimis\u00e9s. <i>\u00abIl \u00e9tait quasiment inconnu de la justice\u00bb<\/i> d\u00e9taille ainsi la Voix du Nord \u00e0 propos d&rsquo;un infirmier qui a tu\u00e9 trois personnes dont son ex lors d&rsquo;un r\u00e9veillon pr\u00e8s d&rsquo;Arras, avant de pr\u00e9ciser que le casier judiciaire de l&rsquo;auteur portait <i>\u00abune seule mention pour violence conjugale dans le cadre d\u2019un divorce en 2013\u00bb<\/i>. <i>\u00abIl \u00e9tait le premier \u00e0 rendre service. Il \u00e9tait tr\u00e8s correct et cordial\u00bb<\/i>, affirme le voisin d&rsquo;un sexag\u00e9naire qui a tu\u00e9 son ex-compagne avant de se suicider dans l\u2019Orne en 2016. L&rsquo;homme avait pourtant d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 en garde \u00e0 vue pour menace de mort envers la victime. Les articles, souvent r\u00e9dig\u00e9s dans l&rsquo;urgence apr\u00e8s les faits, ne sont pas forc\u00e9ment fid\u00e8les \u00e0 la personnalit\u00e9 de l&rsquo;auteur, aucune enqu\u00eate n&rsquo;ayant encore eu lieu. En ao\u00fbt 2014, un retrait\u00e9 tue son \u00e9pouse \u00e0 coup de hache pr\u00e8s de Rennes, apr\u00e8s 56 ans de vie commune. Ouest France d\u00e9crit alors l&rsquo;auteur comme <i>\u00abun homme rigoureux et travailleur, avec qui tout le monde avait des relations courtoises\u00bb<\/i>. Lors de son proc\u00e8s, l&rsquo;homme est pourtant d\u00e9peint comme <i>\u00abun tyran domestique\u00bb<\/i>, \u00e0 la <i>\u00abd\u00e9termination monstrueuse\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Plus la victime est d\u2019un milieu social favoris\u00e9, plus l\u2019on parle d\u2019un notable, plus la presse se montre prudente et a tendance \u00e0 dresser un portrait flatteur du meurtrier pr\u00e9sum\u00e9, quitte \u00e0 occulter totalement sa victime. Le Parisien relaie ainsi le t\u00e9moignage d&rsquo;un maire, incr\u00e9dule apr\u00e8s le meurtre d&rsquo;une \u00e9pouse par son mari qui s&rsquo;est ensuite suicid\u00e9, un <i>\u00abdrame\u00bb<\/i> d&rsquo;autant plus incompr\u00e9hensible que le couple habitait un <i>\u00abbeau pavillon avec de belles tourelles\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Un fait divers survenu en 2015 \u00e0 Paris est particuli\u00e8rement \u00e9loquent. Le meurtrier, Charles L\u00fcthi, \u00e9tait secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Automobile Club de France, un club tr\u00e8s s\u00e9lect &#8211; et interdit aux femmes. Lui et son \u00e9pouse Marie-France vivaient dans le cossu XVI<sup>e<\/sup> arrondissement. Le dimanche 7 juin, on retrouve le corps de Marie-France L\u00fcthi, le corps cribl\u00e9 de coups de couteau, dans l\u2019appartement familial, ainsi que celui de son \u00e9poux, d\u00e9fenestr\u00e9 du huiti\u00e8me \u00e9tage de leur appartement &#8211; un t\u00e9moin racontera tr\u00e8s rapidement qu\u2019il a vu l\u2019homme sauter. Dans les principaux articles de presse sur le sujet, on assiste \u00e0 un effacement de la victime, au profit du meurtrier. On remarque aussi une curieuse formulation dans l\u2019AFP, reprise par plusieurs m\u00e9dias\u00a0: <i>\u00abLe secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Automobile club de France d\u00e9fenestr\u00e9, sa femme poignard\u00e9e\u00bb<\/i>. Ce titre laisse entendre que nous serions face \u00e0 un double meurtre commis par une tierce personne, alors m\u00eame que l\u2019enqu\u00eate s\u2019est tr\u00e8s vite orient\u00e9e sur l\u2019hypoth\u00e8se du meurtre de l\u2019\u00e9pouse par son mari, suivie de son suicide. Plusieurs articles gomment aussi la personne de Marie-France L\u00fcthi pour se concentrer uniquement sur la mort du prestigieux \u00e9poux, comme le prouve ce d\u00e9licat communiqu\u00e9 de l\u2019Automobile Club de France, qui ferait presque croire \u00e0 un accident arriv\u00e9 au seul \u00e9poux\u00a0: <i>\u00abLe pr\u00e9sident Robert Panhard, tous les membres et le personnel de l&rsquo;Automobile Club de France, tr\u00e8s pein\u00e9s d&rsquo;apprendre le grand malheur qui vient d&rsquo;affecter la famille L\u00fcthi, tiennent \u00e0 saluer la m\u00e9moire de Charles L\u00fcthi, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;ACF, qui vient de d\u00e9c\u00e9der \u00e0 son domicile dans des circonstances personnelles tragiques.\u00bb<\/i> Le JDD rapporte de son c\u00f4t\u00e9 les propos d\u2019un ami du meurtrier, abasourdi, et en fait le titre m\u00eame de l\u2019article\u00a0: <i>\u00abJe n\u2019arrive pas \u00e0 imaginer Charly un couteau \u00e0 la main\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>On ne saura pas grand chose non plus de Christelle Delval, \u00e9pouse de Fr\u00e9d\u00e9ric Delval, figure locale d&rsquo;Anglet, au Pays basque. Son \u00e9poux est accus\u00e9 de l&rsquo;avoir tu\u00e9, elle et leurs deux filles, en juin 2016, avant de se suicider. Sud Ouest rend hommage dans plusieurs articles \u00e0 un <i>\u00abhomme complexe et tortur\u00e9\u00bb<\/i>, <i>\u00abqui pouvait se montrer attachant avec un d\u00e9sir quasi obsessionnel de justice\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme n&rsquo;est pas nouveau. D\u00e9j\u00e0, en 1980, dans le cas de Louis Althusser, dont il fut question plus haut, la personnalit\u00e9 publique du philosophe, figure intellectuelle marquante des Trente Glorieuses, semblait compter davantage dans le r\u00e9cit du meurtre que celle de la victime. Dans le premier num\u00e9ro de la revue Perspectives critiques, un autre philosophe, Andr\u00e9 Comte-Sponville, assumait ainsi son absence d&#8217;empathie pour H\u00e9l\u00e8ne Rytmann, l&rsquo;\u00e9pouse de Louis Althusser\u00a0: <i>\u00abL\u2019annonce du meurtre, le 16 novembre 1980, nous bouleversa tous, \u00e9l\u00e8ves et amis, m\u00eame si notre compassion, il faut le dire, allait davantage \u00e0 lui qu\u2019\u00e0 son \u00e9pouse. C\u2019\u00e9tait injuste et compr\u00e9hensible. Il \u00e9tait notre ma\u00eetre\u00a0; nous ne la connaissions presque pas. Puis mourir est le lot commun. La folie, non. L\u2019homicide, non. L\u2019enfermement, non.\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Dans un texte publi\u00e9 sur le site Les mots sont importants, le professeur de science politique Fran\u00e7ois Dupuis-D\u00e9ri \u00e9crit\u00a0: <i>\u00abAlthusser a donc \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de bien des th\u00e9orisations quant \u00e0 son profil et ses motivations psychologiques, y compris par des personnes qui ne l\u2019ont jamais rencontr\u00e9 et qui n\u2019ont jamais pu consulter son dossier m\u00e9dical\u00bb<\/i>. Et d\u2019expliquer qu\u2019un processus <i>\u00absimilaire\u00bb<\/i> a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le cas du terroriste qui a tu\u00e9 14 femmes \u00e0 l\u2019\u00c9cole polytechnique de Montr\u00e9al en 1989. Un massacre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence antif\u00e9ministe (le meurtrier l\u2019a dit \u00e0 plusieurs reprises pendant la prise d\u2019otages, et on a retrouv\u00e9 sur lui une liste de femmes \u00e0 abattre). Cependant, la grille de lecture de cet attentat, que ce soit par la presse ou par les autorit\u00e9s locales (la Ville de Montr\u00e9al, par exemple) fut d\u2019abord psychologique. Pour la sociologue M\u00e9lissa Blais, <i>\u00ables comparaisons des diff\u00e9rents crimes commis sp\u00e9cifiquement contre les femmes et les analyses cherchant \u00e0 trouver des explications dans les rapports sociaux sont mises de c\u00f4t\u00e9 ou se trouvent submerg\u00e9es par les commentaires [\u2026] dans le domaine de la psychologie\u00bb<\/i>.<\/p>\n<h2>Minorer les faits ou mal les qualifier<\/h2>\n<p>Un <i>\u00abcouple retrouv\u00e9 mort\u00bb<\/i>, <i>\u00abun couple tu\u00e9 par balles\u00bb<\/i>, <i>\u00abdeux morts par balles\u00bb<\/i>\u00a0: \u00e0 la lecture de ces titres, rien n&rsquo;indique que l&rsquo;on a affaire \u00e0 un homicide conjugal &#8211; formulation quasiment absente des m\u00e9dias &#8211; suivi d&rsquo;un suicide de l&rsquo;auteur. Comme pour le cas du couple L\u00fcthi \u00e9voqu\u00e9 plus haut, ce type de titres, qui laissent penser qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un double meurtre, commis par un tiers, est fr\u00e9quent. Il faut parfois lire plusieurs lignes pour comprendre qu&rsquo;une femme a en fait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e par son compagnon, qui s&rsquo;est ensuite donn\u00e9 la mort. Certaines militantes f\u00e9ministes \u00e9pinglent r\u00e9guli\u00e8rement sur les r\u00e9seaux sociaux les m\u00e9dias qui, avec ces titres trompeurs, qui participent \u00e0 <i>\u00abminimiser les violences patriarcales\u00bb<\/i>. Les homicides conjugaux ne sont pas les seuls concern\u00e9s\u00a0: la presse a tendance \u00e0 minorer toutes les formes de violences faites aux femmes, qu&rsquo;elles soient physiques, psychologiques ou sexuelles, souvent en les qualifiant de mani\u00e8re erron\u00e9e. Ce qui rel\u00e8ve de la tentative d\u2019agression sexuelle doubl\u00e9e de coups et blessures deviendra par exemple de la s\u00e9duction dans les colonnes du journal Paris Normandie, qui titrait encore r\u00e9cemment le r\u00e9cit d&rsquo;une audience d&rsquo;un <i>\u00abl&rsquo;apprenti s\u00e9ducteur condamn\u00e9\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>Autre exemple, \u00e9galement relev\u00e9 par le Tumblr Les mots tuent (<i>\u00abcompilation d&rsquo;articles pour d\u00e9noncer le traitement journalistique des violences faites aux femmes\u00bb<\/i>), un article du Berry R\u00e9publicain consacr\u00e9 \u00e0 <i>\u00abPascal de Vierzon\u00bb<\/i>. <i>\u00abQue voulez-vous, c\u2019est l\u2019amour vache\u00bb<\/i>, commente le journaliste, qui s&rsquo;amuse\u00a0: <i>\u00abOn picole, on rigole chez Pascal\u2026 Enfin, on rigole\u2026 Faut pas trop le chatouiller non plus, le Vierzonnais. Il a des fusils non d\u00e9clar\u00e9s plein les pognes, des cartouches en haut de l\u2019armoire et le poignet souple pour la d\u00e9tente. Toutefois, il ne chasse ni le garenne, ni la poule d\u2019eau. Mais, avec sa poulette r\u00e9guli\u00e8re, il n\u2019est pas tr\u00e8s tendre.\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Alors qu\u2019elles ne reposent sur aucun fondement juridique, les expressions <i>\u00abdrame conjugal\u00bb<\/i>, <i>\u00abdrame de la s\u00e9paration\u00bb<\/i>, ou <i>\u00abcrime passionnel\u00bb<\/i> reviennent \u00e9galement r\u00e9guli\u00e8rement sous la plume des journalistes. Nous avons recens\u00e9 plus d\u2019une cinquantaine d\u2019utilisation du mot <i>\u00abdrame\u00bb<\/i> &#8211; le plus souvent <i>\u00abdrame passionnel\u00bb<\/i> ou <i>\u00abdrame conjugal\u00bb<\/i> &#8211; sur les 220 cas trait\u00e9s par la presse entre 2014 et 2016. <i>\u00abCes affaires [&#8230;] suscitent le sentiment que la mort violente est un des risques naturels, objectifs, d\u2019une rupture d&rsquo;initiative f\u00e9minine, et que personne n\u2019y peut rien\u00bb<\/i>, <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/france\/2004\/09\/09\/des-differends-conjugaux_491796\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00e9crivait Lib\u00e9ration en 2004<\/a> lors d&rsquo;un recensement du nombre de femmes tu\u00e9es par leur conjoint.<\/p>\n<h2>Culpabiliser la victime<\/h2>\n<p><i>\u00abIl aurait fallu qu\u2019elle parte. Qu\u2019elle quitte ce foyer o\u00f9 la violence \u00e9crasait tous les mots. Elle en avait eu l\u2019occasion l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re quand son concubin a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 pour avoir exerc\u00e9 sur elle des violences conjugales mais elle ne l\u2019a pas fait. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2013\u00a0: Carole Stepien avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement bless\u00e9e par son concubin, elle avait d\u00fb \u00eatre hospitalis\u00e9e pendant plusieurs jours&#8230; mais n\u2019avait pas port\u00e9 plainte. Comme deux ans auparavant, en mars 2011, Jean-No\u00ebl Hannebicque avait \u00e9t\u00e9 rattrap\u00e9 par la justice et condamn\u00e9. On avait alors entrevu une porte de sortie pour sa concubine mais elle l\u2019a toujours ignor\u00e9e \u00bb<\/i>. Ainsi, un article de La Voix du Nord relatant l\u2019histoire de Carole Stepien, 47 ans, assassin\u00e9e en 2015 pr\u00e8s de Douai par son conjoint, insiste lourdement sur le fait que si la victime \u00e9tait partie, on n\u2019en serait pas l\u00e0. Alors m\u00eame que la question de l\u2019emprise psychologique se pose dans de nombreux cas, alors m\u00eame que les choses ne sont pas si simples, alors m\u00eame que le plus important n\u2019est pas qu\u2019une femme aurait d\u00fb ou non quitter le foyer conjugal afin de ne pas mourir, mais sans doute qu\u2019elle ne soit pas tu\u00e9e en premier lieu.<\/p>\n<p><i>\u00abMais bon sang, pourquoi n\u2019est-elle pas partie\u00a0?\u00bb<\/i>, semble se dire le r\u00e9dacteur de l\u2019article. Culpabiliser la victime, m\u00eame apr\u00e8s sa mort\u00a0: le proc\u00e9d\u00e9 n\u2019est pas rare. Lorsque ce n\u2019est pas la coupable l\u00e9thargie de la victime qui est \u00e9voqu\u00e9e, on s\u2019interroge\u00a0: apr\u00e8s tout, si elle avait r\u00e9pondu favorablement aux avances du meurtrier, si elle n&rsquo;avait pas voulu le quitter, peut-\u00eatre tout cela ne serait-il pas arriv\u00e9. <i>\u00abAmoureux \u00e9conduit, il \u00e9crase son ex-copine\u00bb<\/i>, ont ainsi titr\u00e9 plusieurs m\u00e9dias dont le Figaro apr\u00e8s le meurtre d&rsquo;une jeune fille de 17 ans \u00e0 Marseille en 2014, renvers\u00e9e volontairement en voiture par son ex-petit ami. Elle l&rsquo;avait quitt\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t. Si elle ne l\u2019avait pas <i>\u00ab\u00e9conduit\u00bb<\/i>, que se serait-il pass\u00e9\u00a0? Et quel sens rev\u00eat le mot <i>\u00ab\u00e9conduire\u00bb<\/i>, sachant que dans la bouche de certains r\u00e9dacteurs d\u2019articles de faits divers, il correspond \u00e0 <i>\u00abrepousser une tentative de viol ou d\u2019agression sexuelle\u00bb<\/i>\u00a0? <i>\u00abLe criminel est excus\u00e9 en raison du caract\u00e8re impr\u00e9visible de son acte, mais, de plus, la contribution de la victime \u00e0 la gen\u00e8se du crime est fr\u00e9quemment invoqu\u00e9e\u00bb<\/i>, \u00e9crit Marie-France Hirigoyen dans Femmes sous emprise.<\/p>\n<p>La femme, pourtant victime, est aussi tenue, apr\u00e8s sa mort, pour responsable du sort de son conjoint violent. <i>\u00abUne femme d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Un homme derri\u00e8re les barreaux. Une v\u00e9ritable catastrophe humaine\u00bb<\/i>, s&rsquo;\u00e9meut ainsi dans la R\u00e9publique du Centre le maire d&rsquo;une commune du Loiret th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un homicide conjugal. Dans Midi Libre, un avocat insiste sur la souffrance de son client, accus\u00e9 d&rsquo;avoir tu\u00e9 sa petite amie de 20 ans \u00e0 N\u00eemes, en 2016\u00a0: \u00ab<i>Il craignait qu&rsquo;elle le trompe et avait une v\u00e9ritable passion pour cette jeune fille. Aujourd&rsquo;hui, il y a deux familles bris\u00e9es\u00bb<\/i>, d\u00e9plore l&rsquo;avocat, avant de d\u00e9crire le suspect comme <i>\u00abtotalement an\u00e9anti\u00bb<\/i>.<\/p>\n<h2>Former les journalistes dans les \u00e9coles et les r\u00e9dactions<\/h2>\n<p>Comment les m\u00e9dias sont-ils sensibilis\u00e9s \u00e0 ces questions\u00a0? En 2014, le collectif de femmes journalistes Prenons la une* publiait une tribune intitul\u00e9e <i>\u00abLe crime passionnel n\u2019existe pas\u00bb<\/i>, rappelant que l\u2019Espagne a adopt\u00e9 d\u00e8s 2001 une charte de bonnes pratiques m\u00e9diatiques pour \u00e9voquer les violences faites aux femmes. Si les \u00e9coles de journalisme ont \u00e9galement un r\u00f4le \u00e0 jouer, elles sont rares \u00e0 int\u00e9grer la question des violences faites aux femmes, par exemple lors de leurs sessions sur le journalisme judiciaire. Et de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les violences de genre ou les in\u00e9galit\u00e9s femmes-hommes sont assez peu abord\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans les C\u00f4tes-d\u2019Armor, l\u2019IUT de Lannion est l\u2019une des rares \u00e9coles de journalisme fran\u00e7aises \u00e0 \u00e9voquer le traitement des in\u00e9galit\u00e9s femmes-hommes dans ses cours. Sandy Montanola, responsable p\u00e9dagogique du DUT journalisme, fait en sorte que les \u00e9tudiants r\u00e9alisent des dossiers sur une th\u00e9matique diff\u00e9rente chaque ann\u00e9e. <i>\u00abCette ann\u00e9e, ils ont travaill\u00e9 sur \u00ab\u00a0la violence gyn\u00e9cologique\u00a0\u00bb. Nous insistons sur le fait que les mots sont porteurs de sens et surtout symbolisent les luttes discursives port\u00e9es par des acteurs ou des mouvements sociaux. Ainsi, certains termes permettent d\u2019invisibiliser des acteurs, de rejeter la faute sur d\u2019autres etc. Notre objectif est d\u2019amener les \u00e9tudiants \u00e0 comprendre le m\u00e9canisme pour ensuite \u00eatre en mesure de l\u2019appliquer sur l\u2019ensemble des th\u00e8mes.\u00bb<\/i> Elle poursuit\u00a0: <i>\u00abLes \u00e9tudiants ont des cours sur les st\u00e9r\u00e9otypes et des interventions de chercheurs sur le th\u00e8me des assignations (de genre, classe, \u00e2ge) et sur les mouvements sociaux (histoire du f\u00e9minisme, des sexualit\u00e9s, des luttes, les violences symboliques). En licence professionnelle, nous leur demandons d\u2019identifier leurs repr\u00e9sentations sociales pour anticiper par exemple, l\u2019effet dominant\/domin\u00e9 dans les interviews, mais \u00e9galement le choix du sexe des interview\u00e9s, les d\u00e9signations&#8230;\u00bb<\/i>. Il y a quelques ann\u00e9es, le collectif Prenons la Une avait propos\u00e9 \u00e0 la Conf\u00e9rence nationale des \u00e9coles de journalisme (qui regroupe 14 \u00e9coles) afin de leur proposer des interventions sur ce th\u00e8me &#8211; sans succ\u00e8s.<\/p>\n<p>*Collectif auquel appartient l\u2019auteure de ces lignes.<\/p>\n<div class=\"btn__share\"><\/div>\n<\/div>\n<\/section>\n<section id=\"chapitre-5\" class=\"chapter chapter-5\">\n<div class=\"chapter__enter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/assets\/images\/LIB-2017-femmes-rescapees.gif\" alt=\"\" \/><\/div>\n<div class=\"chapter__content\">\n<h1>Les solutions<\/h1>\n<p>Existe-t-il des solutions durables pour faire diminuer le nombre de ces d\u00e9c\u00e8s\u00a0? Jean-Fran\u00e7ois Bouet, m\u00e9decin urgentiste \u00e0 Saint-Malo, pourrait en conna\u00eetre une. Lorsque nous le rencontrons, nous nous excusons de le faire se d\u00e9placer sur son lieu de travail alors qu\u2019il est cens\u00e9 dormir, il nous r\u00e9pond\u00a0: <i>\u00abVous savez, j\u2019ai l\u2019habitude.\u00bb<\/i> Depuis deux ans, le docteur est \u00e0 l\u2019origine d\u2019une initiative pour pr\u00e9venir et rep\u00e9rer les violences conjugales. <i>\u00ab\u00c7a part d\u2019un regret\u00a0: j\u2019en avais marre de voir passer ces femmes aux urgences sans rien faire pour les aider.\u00bb<\/i> Son initiative a d\u00e9j\u00e0 permis de prendre en charge une soixantaine de femmes. Lorsque l\u2019une d\u2019entre elles est accueillie aux urgences, le m\u00e9decin de garde lui pose la question\u00a0: <i>\u00abAvez-vous \u00e9t\u00e9 victime de violences conjugales\u00a0?\u00bb<\/i> Si cette derni\u00e8re r\u00e9pond par l\u2019affirmative, un rendez-vous avec une assistante sociale et un m\u00e9decin urgentiste lui est propos\u00e9 dans les jours \u00e0 venir. Ils lui sugg\u00e8rent aussi d\u2019entrer en relation avec le service de p\u00e9diatrie pour prendre en charge le ou les enfants (<i>lire plus haut<\/i>). Dans les cas les plus extr\u00eames, les m\u00e9decins proc\u00e8dent \u00e0 une mise \u00e0 l\u2019abri au sein du service. Une initiative qui, si elle semble d\u2019utilit\u00e9 publique, existe surtout gr\u00e2ce au d\u00e9vouement du personnel\u00a0: <i>\u00abTous les m\u00e9decins font ces rendez-vous sur leur temps libre. Souvent, ils sortent de vingt-quatre heures de garde la veille\u00bb<\/i>, d\u00e9crit le chef de service, Philippe Zemmouche. Au total, cinq d\u2019entre eux ont accept\u00e9 de participer au dispositif, dont quatre hommes.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on lui demande ce qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 prendre cette initiative, le docteur Bouet r\u00e9pond derri\u00e8re ses petites lunettes rondes\u00a0: <i>\u00abElles le m\u00e9ritent, ces femmes.\u00bb<\/i> Une phrase qu\u2019il r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019envi tout au long de notre rencontre. <i>\u00abLes violences conjugales ne sont presque pas prises en charge dans les h\u00f4pitaux, cela me heurte. Le corps m\u00e9dical est de tradition tr\u00e8s masculine. Aux urgences, on a l\u2019avantage d\u2019\u00eatre ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et l\u2019h\u00f4pital re\u00e7oit tout le monde, du SDF au milliardaire.\u00bb<\/i> Et il r\u00e9cite, avec la m\u00eame empathie les cas de ces femmes qu\u2019il a pu suivre gr\u00e2ce au dispositif\u00a0: une femme qui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 l\u2019abri, s\u2019est retrouv\u00e9 dans le m\u00eame h\u00f4pital que son mari bless\u00e9 en la frappant. Ce dernier a fini par s\u2019\u00e9chapper avec sa perfusion pour la chercher avant d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9. Ou encore une femme ta\u00efwanaise qui arrive alcoolis\u00e9e et drogu\u00e9e aux m\u00e9dicaments et qui a tent\u00e9 de sauter du balcon pour \u00e9chapper aux coups de son mari qu\u2019elle a rejoint en France. <i>\u00abParfois les femmes ne veulent pas nous parler des violences qu\u2019elles subissent. Mais elles savent que le dispositif existe d\u00e9sormais, et lorsqu\u2019elles sont frapp\u00e9es de nouveau, elles savent vers qui se tourner.\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Malgr\u00e9 le succ\u00e8s du proc\u00e9d\u00e9 qui pousse m\u00eame les policiers \u00e0 rediriger les femmes battues directement vers les urgences, les m\u00e9decins ne b\u00e9n\u00e9ficient pas de soutiens locaux. Si cette solution para\u00eet simple, le service doit b\u00e9n\u00e9ficier de financements pour qu\u2019elle soit p\u00e9renne. Le personnel, docteur Bouet en t\u00eate, s\u2019est donc r\u00e9uni en association, dans le but de r\u00e9colter des donations. <i>\u00abIl nous faut pouvoir payer du temps suppl\u00e9mentaire de psychiatrie et d\u2019assistance sociale\u00bb<\/i>, explique-t-il. Pas d\u2019aides de l\u2019Etat, mais Jean-Fran\u00e7ois Bouet est parvenu \u00e0 obtenir un don de 20 000 euros de la part de m\u00e9c\u00e8nes.<\/p>\n<h2>Des mesures pour \u00e9viter le passage a l&rsquo;acte<\/h2>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 du nouveau gouvernement, la lutte contre les homicides conjugaux ne semble pas \u00eatre une priorit\u00e9 imm\u00e9diate. Alors qu\u2019Emmanuel Macron avait affirm\u00e9 pendant la campagne pr\u00e9sidentielle vouloir faire de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 femmes-hommes la<i> \u00abgrande cause nationale\u00bb<\/i> de son quinquennat, un secr\u00e9tariat d\u2019Etat \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 femmes-hommes a remplac\u00e9 le minist\u00e8re <i>\u00abplein et entier\u00bb<\/i> initialement pr\u00e9vu. La nouvelle secr\u00e9taire d\u2019Etat, Marl\u00e8ne Schiappa, qui a affirm\u00e9 apr\u00e8s sa nomination vouloir <i>\u00abpoursuivre la lutte contre toutes les formes de violences sexistes et sexuelles\u00bb<\/i>, pr\u00e9voit de s\u2019attaquer en priorit\u00e9 \u00e0 la <i>\u00abculture du viol\u00bb<\/i> et au harc\u00e8lement de rue. Le nouveau pr\u00e9sident affirmait dans son programme vouloir <i>\u00abacc\u00e9l\u00e9rer\u00bb<\/i> la g\u00e9n\u00e9ralisation des \u00abt\u00e9l\u00e9phones grave danger\u00bb, dont le d\u00e9ploiement \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9vu par le dernier plan de lutte contre les violences faites aux femmes. L&rsquo;appareil, muni d&rsquo;une touche d&rsquo;alerte, peut \u00eatre attribu\u00e9 par le procureur de la R\u00e9publique aux femmes victimes de violences conjugales. L&rsquo;auteur des violences doit faire l&rsquo;objet d&rsquo;une interdiction d&rsquo;entrer en relation avec la victime ou d&rsquo;une mesure d&rsquo;\u00e9loignement. En cas de d\u00e9clenchement, la victime est g\u00e9olocalis\u00e9e en temps r\u00e9el et mise en relation avec une plateforme de t\u00e9l\u00e9assistance, qui \u00e9value la gravit\u00e9 de la situation. 530 t\u00e9l\u00e9phones ont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9ploy\u00e9s. Entre septembre 2015 et septembre 2016, pr\u00e8s d&rsquo;un tiers des alertes a conduit \u00e0 l&rsquo;interpellation de l&rsquo;agresseur. Parmi les autres avanc\u00e9es du mandat de Fran\u00e7ois Hollande, le renforcement du 39 19 (50 000 femmes \u00e9cout\u00e9es par an en moyenne) et la cr\u00e9ation de 1 550 places d\u2019h\u00e9bergement, faisait valoir Laurence Rossignol avant son d\u00e9part du minist\u00e8re des Droits des femmes. <i>\u00abLes violences faites aux femmes sont d\u00e9sormais mieux connues et davantage d\u00e9nonc\u00e9es\u00bb<\/i>, jugeait-elle.<\/p>\n<p>Import\u00e9e de Su\u00e8de, la mesure d&rsquo;accompagnement prot\u00e9g\u00e9 (MAP) vise aussi \u00e0 \u00e9viter le passage \u00e0 l&rsquo;acte du conjoint violent. Le dispositif, exp\u00e9riment\u00e9 en Seine-Saint Denis et qui devrait \u00eatre \u00e9tendu, encadre le droit de visite du p\u00e8re\u00a0: une accompagnante va chercher le ou les enfants au domicile de la m\u00e8re, les accompagne chez le p\u00e8re puis le(s) ram\u00e8ne, pour \u00e9viter le contact entre les parents. 55 MAP ont \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9es par les juges aux affaires familiales du d\u00e9partement entre 2012 et 2016, souvent dans le cadre d\u2019une ordonnance de protection (d\u00e9livr\u00e9e en urgence, \u00e9galement par le juge, pour une dur\u00e9e maximale de six mois) ou d&rsquo;un jugement (s\u00e9paration, divorce&#8230;).<\/p>\n<h2>Des professionnels mieux form\u00e9s<\/h2>\n<p>Depuis 2013, plus de 300 000 professionnels, notamment de sant\u00e9, ont aussi \u00e9t\u00e9 form\u00e9s par la Miprof (Mission interminist\u00e9rielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des \u00eatres humains). Parmi eux, les r\u00e9f\u00e9rents \u00abviolences faites aux femmes\u00bb, d\u00e9sign\u00e9s dans tous les services hospitaliers d&rsquo;urgence et capables de former \u00e0 leur tour le reste du personnel au rep\u00e9rage et \u00e0 la prise en charge des femmes victimes. Les dentistes et les pharmaciens, mais aussi les pompiers, devraient bient\u00f4t suivre. <i>\u00abIl faut sensibiliser tout le monde\u00bb<\/i>, abonde Annie Guilberteau, directrice g\u00e9n\u00e9rale du Centre national d\u2019information sur les droits des femmes et des familles (CNIDFF) et ex-directrice d\u00e9partementale du CIDFF du Finist\u00e8re, qui constate une <i>\u00abune nette \u00e9volution\u00bb<\/i> de la prise en compte de la probl\u00e9matique des violences conjugales ces derni\u00e8res ann\u00e9es. <i>\u00abEn entreprise, par exemple, quand une salari\u00e9e arrive en retard ou est moins performante, il faut pouvoir rep\u00e9rer si elle n&rsquo;est pas victime de violences.\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Plusieurs associations organisent aussi des groupes de parole r\u00e9serv\u00e9s aux femmes qui vivent ou ont v\u00e9cu des violences. Dans le XIV<sup>e<\/sup> arrondissement de Paris, les b\u00e9n\u00e9voles et les psychologues de l&rsquo;association Elle&rsquo;s imagine&rsquo;nt animent ainsi deux fois par semaine, pendant une heure et demie, ces r\u00e9unions, auxquelles les femmes peuvent assister ponctuellement ou plus r\u00e9guli\u00e8rement. <i>\u00abLes exp\u00e9riences des autres femmes se r\u00e9percutent en miroir sur ce qu&rsquo;elles vivent ou ont v\u00e9cu elles-m\u00eames, elles prennent conscience qu&rsquo;elles ne sont pas les seules, c&rsquo;est d\u00e9culpabilisant\u00bb<\/i>, explique la psychologue clinicienne Sonia Pino, cofondatrice de l&rsquo;association, en activit\u00e9 depuis 2009. Dans cet endroit qui se veut un <i>\u00ablieu ressource\u00bb<\/i>, les b\u00e9n\u00e9voles apportent aux victimes <i>\u00abun soutien psychologique, juridique, social\u00bb<\/i>, en les accompagnant notamment dans certaines d\u00e9marches\u00a0: lancement d&rsquo;une proc\u00e9dure de divorce, recherche de logement, aide \u00e0 l&rsquo;insertion professionnelle\u2026 Toujours dans le respect des choix de la victime, insiste Sonia Pino\u00a0: <i>\u00abNous faisons attention \u00e0 ne pas reproduire la domination dans le rapport \u00e0 la victime, en lui disant quoi faire.\u00bb<\/i> Les b\u00e9n\u00e9voles sont elles-m\u00eames supervis\u00e9es par un psychologue une fois par mois pour ne pas avoir d&rsquo;attitudes <i>\u00abcontr\u00f4lantes\u00bb<\/i> vis-\u00e0-vis des victimes, fragilis\u00e9es.<\/p>\n<p>Se pose enfin la question de la prise en charge des auteurs de violences conjugales. Depuis 2014, les stages de \u00abresponsabilisation\u00bb, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9vus pour les chauffards par exemple, ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tendus aux conjoints violents. Ces sessions, de un ou plusieurs jours, peuvent aussi \u00eatre utilis\u00e9es comme une alternative aux poursuites, ou venir s&rsquo;ajouter \u00e0 une condamnation. Beaucoup d&rsquo;associations d&rsquo;aide aux victimes reconnaissent que l&rsquo;accompagnement des auteurs est encore trop rare, mais consid\u00e8rent qu&rsquo;il est impossible de prendre les prendre en charge en m\u00eame temps que leurs victimes. <i>\u00abNous consid\u00e9rons que ce n&rsquo;est pas \u00e0 nous de le faire\u00bb,<\/i> juge ainsi une pr\u00e9sidente d&rsquo;association. Difficile aussi d&rsquo;\u00e9valuer l\u2019impact r\u00e9el de ce genre d&rsquo;initiatives sur les auteurs. <i>\u00abC&rsquo;est une chance qui leur est offerte de s&rsquo;interroger sur leur comportement<\/i>, expliquait ainsi une animatrice dont le t\u00e9moignage est cit\u00e9 dans un rapport parlementaire<i>. On essaie de leur faire comprendre la diff\u00e9rence entre une dispute conjugale, ce qui peut arriver, et la violence. Mais beaucoup sont encore dans le d\u00e9ni le plus total.\u00bb<\/i><\/p>\n<div class=\"chapter__share\"><\/div>\n<\/div>\n<\/section>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>dossier complet trouv\u00e9 dans Lib\u00e9ration: http:\/\/www.liberation.fr\/apps\/2017\/06\/220-femmes-tuees-conjoints-ignorees-societe\/?utm_campaign=Echobox&amp;utm_medium=Social&amp;utm_source=Facebook#link_time=1498754136 Qui sont les victimes ? Elles s&rsquo;appelaient G\u00e9raldine, Christelle, Ninon, Marine, Carole, Myriam. Toutes sont mortes ces derniers mois sous les coups de leur mari, compagnon ou ex-conjoint. Leur d\u00e9c\u00e8s a eu lieu dans l&rsquo;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, politique et m\u00e9diatique. Les circonstances de la mort de ces femmes ont parfois [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":8752,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[11,10],"tags":[],"class_list":["post-1271","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-enfermements","category-prevention"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1271","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8752"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1271"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1271\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1272,"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1271\/revisions\/1272"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1271"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1271"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/tardigrada.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1271"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}